29.08.2006
LES MURS DE PARIS
Question. Debord a-t-il oui ou non écrit le passage suivant ?
« Les expositions universelles idéalisent la valeur d’échange des marchandises. Elles créent un cadre où leur valeur d’usage passe au second plan. Les expositions universelles furent une école où les foules écartées de force de la consommation se pénètrent de la valeur d’échange des marchandises jusqu’au point de s’identifier avec elle : 'Il est défendu de toucher aux objets exposés.' »
On doit en réalité ces lignes à Walter Benjamin (‘Paris, capitale du XIXe siècle’), mais elles nous éclairent sur une influence stylistique majeure de Debord. Pourtant, ce ton ne m’impressionne plus. Plutôt juste sur le fond, il y a dans la forme une arrogance qui se veut aristocratique mais manque de grandeur, un petit mépris finalement un peu boutiquier, protestant. Cela ne circule pas idéalement (idéalisme allemand ? circulation de marchandises ?), cela sonne un peu faux, même si l’anticapitaliste a raison. Il y a dans les lignes de Benjamin, de Debord et de leurs suiveurs quelque chose de nihiliste, de désespéré, d’égotiste, une morgue qui sied mal aux vrais révolutionnaires, plus généreux. C’est pour cela que Che Guevara, par exemple, séduit encore. C’était un rêveur, un naïf plutôt généreux. Alors qu'un anticapitaliste de la fibre des sus-cités, aussi juste soit-il sur le fond, reste un peu péteux sur la forme.
Je préfère encore relire ‘1984’. Orwell a trouvé le ton, lui : il sait être tragique, il sait vibrer et plonger sa plume ensanglantée dans la grande source de lumière sombre. On ne fait pas de bonne musique sans savoir pleurer joyeusement. Et tout révolutionnaire qui ne sait pas chanter, danser, vibrer n’est qu’un tyran en puissance, assoiffé de petites têtes coupées...
Je croise parfois de jeunes intellectuels parisiens soucieux, dont la seule préoccupation, finalement, paraît être de crier, de manière voilée, leur regret personnel de n'être pas davantage admirés, alors qu’il n’ont jamais eu le courage de risquer quelque chose de gonflé, de contradictoire, de généreusement naïf et idéaliste. Ils sont dans le commentaire du commentaire, les querelles de chapelle. Aujourd’hui, leur ressentiment m’amuse. Leur voix pleine de sous-entendus abscons, leur relatif manichéisme, leur certaine rigidité et leur semi-aveuglement face au don me font sourire.
Le jeune intellectuel parisien, dont je suis probablement, me semble être une faible menace pour le capitalisme, hélas. Trop d’obscurité stérile. Mais je les aime bien malgré tout. Ils sont tout de même plus beaux que les autres, les jeunes filles en fleur artificielle attendant les soldes, portable en main, ou bien les jeunes premiers qui leur tendent des cartes de producteurs du dimanche en montrant les dents. Je préférerai toujours ceux qui savent parler et écrire, même pour imiter un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Et dieu sait qu'aujourd'hui ils sont rares ceux qui savent parler. C'est incroyable : tout le monde balbutie, lapsuce, dyslexy.
Ce monde n'est pas une exposition mais un recouvrement universel, une façade imposée qu’il suffirait de gratter pour qu’elle s’effrite. Mais comme nous grattons chacun notre mur pseudo-personnel, plutôt que de nous consacrer tous aux mêmes pierres, notre ville ne paraît qu'abîmée et les façades tardent à tomber.
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