31.08.2006
NARRATION ORIGINELLE
Certains écrivains prétendent, avec une prétention ridicule, qu'ils sont contre la narration, qu'ils ne "fabriquent" pas d'histoires, qu'ils disent leur vie, leur "je" et que les mots viennent, à prendre ou à laisser.
Ces écrivains rêvent-ils ? S'ils se souvenaient de leurs rêves en ouvrant des yeux purs chaque matin, s'ils leur accordaient un peu d'importance et se préoccupaient moins de leur quotidien social, ils se rendraient à cette évidence simple : un rêve nocturne a souvent une structure narrative complexe.
Alors doit-on accuser nos rêves, élaborés "malgré nous" dans la pénombre du monde, parce qu'ils sont scénarisés, de complicité avec le monde du divertissement ?
10:25 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.08.2006
LES MURS DE PARIS
Question. Debord a-t-il oui ou non écrit le passage suivant ?
« Les expositions universelles idéalisent la valeur d’échange des marchandises. Elles créent un cadre où leur valeur d’usage passe au second plan. Les expositions universelles furent une école où les foules écartées de force de la consommation se pénètrent de la valeur d’échange des marchandises jusqu’au point de s’identifier avec elle : 'Il est défendu de toucher aux objets exposés.' »
On doit en réalité ces lignes à Walter Benjamin (‘Paris, capitale du XIXe siècle’), mais elles nous éclairent sur une influence stylistique majeure de Debord. Pourtant, ce ton ne m’impressionne plus. Plutôt juste sur le fond, il y a dans la forme une arrogance qui se veut aristocratique mais manque de grandeur, un petit mépris finalement un peu boutiquier, protestant. Cela ne circule pas idéalement (idéalisme allemand ? circulation de marchandises ?), cela sonne un peu faux, même si l’anticapitaliste a raison. Il y a dans les lignes de Benjamin, de Debord et de leurs suiveurs quelque chose de nihiliste, de désespéré, d’égotiste, une morgue qui sied mal aux vrais révolutionnaires, plus généreux. C’est pour cela que Che Guevara, par exemple, séduit encore. C’était un rêveur, un naïf plutôt généreux. Alors qu'un anticapitaliste de la fibre des sus-cités, aussi juste soit-il sur le fond, reste un peu péteux sur la forme.
Je préfère encore relire ‘1984’. Orwell a trouvé le ton, lui : il sait être tragique, il sait vibrer et plonger sa plume ensanglantée dans la grande source de lumière sombre. On ne fait pas de bonne musique sans savoir pleurer joyeusement. Et tout révolutionnaire qui ne sait pas chanter, danser, vibrer n’est qu’un tyran en puissance, assoiffé de petites têtes coupées...
Je croise parfois de jeunes intellectuels parisiens soucieux, dont la seule préoccupation, finalement, paraît être de crier, de manière voilée, leur regret personnel de n'être pas davantage admirés, alors qu’il n’ont jamais eu le courage de risquer quelque chose de gonflé, de contradictoire, de généreusement naïf et idéaliste. Ils sont dans le commentaire du commentaire, les querelles de chapelle. Aujourd’hui, leur ressentiment m’amuse. Leur voix pleine de sous-entendus abscons, leur relatif manichéisme, leur certaine rigidité et leur semi-aveuglement face au don me font sourire.
Le jeune intellectuel parisien, dont je suis probablement, me semble être une faible menace pour le capitalisme, hélas. Trop d’obscurité stérile. Mais je les aime bien malgré tout. Ils sont tout de même plus beaux que les autres, les jeunes filles en fleur artificielle attendant les soldes, portable en main, ou bien les jeunes premiers qui leur tendent des cartes de producteurs du dimanche en montrant les dents. Je préférerai toujours ceux qui savent parler et écrire, même pour imiter un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Et dieu sait qu'aujourd'hui ils sont rares ceux qui savent parler. C'est incroyable : tout le monde balbutie, lapsuce, dyslexy.
Ce monde n'est pas une exposition mais un recouvrement universel, une façade imposée qu’il suffirait de gratter pour qu’elle s’effrite. Mais comme nous grattons chacun notre mur pseudo-personnel, plutôt que de nous consacrer tous aux mêmes pierres, notre ville ne paraît qu'abîmée et les façades tardent à tomber.
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25.08.2006
RENTRÉE LITTÉRAIRE 1965
La fraîcheur du papier n'est pas synonyme de fraîcheur du texte et vice versa. Avez-vous remarqué aussi la distance qui sépare une critique élogieuse française (criant toutes les cinq lignes au génie, multipliant les superlatifs contradictoires) avec l'impression réelle qu'on a ensuite en feuillettant le livre en librairie : "Ce n'est que ça !?").
Mon roman de la rentrée, c'est un titre brésilien de 1965, traduit par Gallimard en 1970. Vous le trouverez dans la collection L'Imaginaire : LE BÂTISSEUR DE RUINES, de Clarice Lispector, brésilienne d'origine ukrainienne. C'est peut-être le seul roman réellement heideggérien que je connaisse. D'ailleurs, le héros s'appelle Martin, comme le penseur allemand. Puissance et étrangeté, art du déplacement infinitésimal et du paysage naturo-mental. Un extrait ?
"Avec un effort surhumain, il chercha à vaincre chaque jour son orgueil d'appartenir à une nature si vaste qu'elle croissait sans signification ; avec austérité il refoula le goût qu'il avait pour l'harmonie vide. Avec effort il se surmontait et s'astreignait – contre le courant qui l'entraînait dans sa grâce – à ne pas trahir son crime. Comme si, par bonheur, il poignardait sa propre révolte. Alors il se forçait durement à se rappeler son propre engagement. Et il se remettait intérieurement dans un état spirituel de travail : quand il en avait besoin, il tombait volontairement dans une sorte de transe."
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23.08.2006
NOSTALGIA
La rentrée est une période intéressante. Il est alors plus facile de remarquer un certain nombre de filles à ne pas aborder : celles qui sont très bronzées. Si elles sont si parfaitement tannées, c’est souvent qu’elles ont passé des heures (inter)minables à griller au soleil, dans le seul but d’être parfaitement tannées et de plaire à la rentrée, ce qui n’est que rarement le signe d’un esprit curieux.
À la rentrée, certaines personnes ont disparu de votre vie, sans effort, et d'autres ressurgissent, rafraîchies par l'absence, comme Luisa la grande espagnole, alias Txiki Margaleff, qui a réalisé cette vidéo ego-tripée (« I was alone but with myself », www.holott.org), que je découvre – dont je ne saisis pas l’intrigue, mais qui reflète bien notre obsession paresseuse pour ce que nous appelons "mon corps".
La rentrée, ce n'est pas que le temps des résolutions, c'est aussi celui de la nostalgie. En regardant une publicité pour Nike, j’ai eu soudain l’impression que la nostalgie était, contre toute attente, le ressort d’une bonne partie de la culture jeune. Il n’y a pas que les chaussures de sport qui sont désormais "revival" plutôt que novatrices (lorsque j'étais adolescent, on guettait plutôt l'innovation technique de la semelle). Il y a aussi, par exemple, dans la tonalité des morceaux rap récents quelque chose de la plainte langoureuse. C'est peut-être ainsi qu'on nommera les années 2000 : les années Nostalgie.
Hier, assez tard dans la nuit, près de Luisa, il m’est venu la nostalgie de New York en écoutant une compilation de musique lounge. La musique électronique devient elle aussi de plus en plus nostalgique.
Mais qu’est-ce que la nostalgie ? Dans le meilleur des cas, je dirais que c’est la culpabilité de n’avoir pas perçu, à un moment de notre histoire subjective, la beauté d’un lieu ou d’une personne qui soudain vous rejaillit en pleine poitrine, comme une caresse intérieure qui tente d'attraper la coquille vide du temps. Comment éviter la nostalgie ? Logiquement, en tentant d'être sensible, à chaque instant présent vécu, à la beauté derrière l’apparente laideur.
La beauté est une entité vivante qui se fraie un chemin dans la masse sombre de l'Histoire. J’aurais envie de lire dans sa totalité l’Esthétique de Hegel : « L’objet considéré comme beau n’apparaît ni opprimé ni contraint par le sujet, ni combattu et défait par les autres choses extérieures. » Tant de livres à lire en détail, dont je n’ai parcouru que des passages. Ah, et puis revoir le film de Tarkovski... Il faudrait mille vies pour tout lire, relire, pour tout vivre et revivre sous divers angles, dans divers états émotifs : c’est cela aussi la nostalgie, la conscience que nous sommes, inévitablement, essentiellement, des touristes de l'existence.
"Il faut que le coeur se brise ou se bronze", disait Chamfort. Mais comment ne bronzer qu'à la lumière d'un seul soleil ?
21:40 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.08.2006
LE MYTHE DU PHOTOMATON
Avant tout, comme d'aucuns l'auront noté, le blog d'Arsenal reprend. La pause des derniers huit mois fut mise à profit, puisque j'ai écrit la première partie (24 mille mots, 70 pages) d'un roman dont l'écriture avance désormais à un rythme régulier. C'est un récit très onirique, avec de multiples personnages, situé dans un Paris futur. Le thème ? La création du Réel par le langage et l'inconscient...
Cette année je posterai ici de nouveau quelques mots, mais pas de manière quotidienne et probablement suivant une forme plus courte.
Aujourd'hui, je vous livre l'une des premières nouvelles que j'aie écrites, peut-être vers l'âge de 18 ans, retrouvée un peu par hasard et jadis parue dans une revue qui s'appelait le Jardin d'Essais. Il s'agit plutôt d'un conte, une version légère du Mythe de la Caverne...
LE MYTHE DU PHOTOMATON
– Quatre !, cria Sylvestre. Hé, Hugo ! En voilà encore quatre ! Regarde !
À bout de bras, il brandissait le bocal à cornichons dans lequel il avait religieusement enfermé les petits clichés brillants. Hugo se retourna brusquement, les yeux grand ouverts. D’un geste, il précipita son ami à l’intérieur de l’appareil.
– Quand est-ce que tu comprendras, bon sang ? Tu vas te faire lyncher à force d’exhiber tes trombines comme un demeuré !
Dépité, Sylvestre s’assura que le couvercle du bocal était bien vissé, puis il le mit dans la poche déjà déformée de sa veste. Il leva finalement la tête et regarda son ami. Ses yeux papillotaient derrière des lunettes aux reflets graisseux.
– Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?
Hugo lui fit signe de se taire. Il écarta légèrement le rideau du photomaton. Dehors, tout semblait tranquille. Quelle ironie, pensa-t-il ; dire qu’il y a deux semaines encore, il grignotait encore du pop corn avec sa copine Barbara devant son poste de télévision. Rien, alors, ne laissait présager la catastrophe inimaginable qui s’était abattue sur l’ensemble du globe.
On a trop usé de l’image, avaient alors analysé les commentateurs à la radio, on s’est trop moqué d’elle, on l’a trop distordue dans tous les sens, violée. Peut-être... Mais qu’elle puisse disparaître comme ça, totalement, personne ne l’aurait prévu. Pour la centième fois, Hugo se remémora ce samedi 12 octobre ; les foules ne s’étaient pas pressées pour assister à l’éclipse du soleil par la lune. Une brève éclipse partielle, avaient-on annoncé.
Mon œil ! Plus aucune image, d’un coup ! Le black-out total ! Tous les postes de télévision, tous les objectifs de photographie, toutes les affiches plongées dans l’obscurité en un instant. Tous les albums de famille sinistrés ! Plus rien que du noir partout où il y avait une image !
Et voilà deux semaines que ça durait, que les autorités tergiversaient, que les chercheurs cherchaient, que le reste du monde était comme paralysé. La terre continuait de tourner, mais les affaires étaient au plus mal. Une crise sans précédent, qui transformait les chocs pétroliers en anecdotes de salles de marché. Des faillites et des suicides par milliers, et les Eglises qui criaient à l’apocalypse…
– Qu’est-ce qu’on fait, répéta Sylvestre ?
Oui, que faire ? Depuis qu’ils avaient découvert le photomaton de la Porte d’Ivry, ce matin-là, alors que Paris ressemblait depuis une semaine à une zone sinistrée, ils étaient interdits. Sylvestre avait glissé une pièce dans la fente par fantaisie, et miracle !, avaient surgi peu après quatre photos de son visage boutonneux, bien reconnaissable à ce sourire narquois qu’il traînait depuis le berceau. Les deux amis avaient ensuite couru vers le photomaton de la place d’Italie, mais là, rien, pas plus que dans les trois autres qu’ils avaient visités ensuite. Tous les autres photomatons étaient en panne.
Comme cette exploration avait commencé à leur coûter un peu cher, ils étaient revenus à la station de la Porte d’ivry et avaient recommencé le test. Quatre photos de Hugo étaient ressorties quelques minutes plus tard, avec ce regard fier que son ami admirait. C’était donc ici que l’Image se cachait ?
– Est-ce qu’on les prévient, Hugo ?
Réflexe naturel du bon citoyen. Mais prévenir les autorités, ne serait-ce pas éveiller la panique autour de ces quatre mètres cubes où l’Image se blottissait ? Dilemme… Et puis la voix se fit entendre, une voix haut perchée aux accents de cantatrice, douce et fraîche comme un ruissellement. Une mélodie au registre profond, teintée d’un léger tremblement :
– Ne dites rien…
Sylvestre sursauta et se rapprocha de son ami. La voix avait semblé surgir de l’objectif du photomaton.
– Qui parle ?, lança Hugo, en essayant de garder un ton ferme malgré sa surprise.
La même voix répéta de ne rien dire. Hugo n’osait pas deviner, tout cela était trop absurde. Mais le ruissellement reprit :
– Oui, je suis celle que vous appelez l’Image du monde. Qu’est-ce que je fais cachée dans un photomaton ? La grève ! J’en ai assez de la façon dont on me traite, dont on me manipule, dont on me tord dans tous les sens ! J’en ai marre et… j’ai peur.
Peur ! L’Image avait peur des hommes ! Elle avait des sentiments ! Ce n’était pas un pâle reflet déformé de la réalité ! Les pensées se bousculaient dans la tête de Hugo. Soudain, une autre voix, masculine cette fois-ci, se fit entendre à l’extérieur du photomaton :
– Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?
Sylvestre passa la tête à l’extérieur, puis à l’intérieur :
– La popo…
– Sortez de là, insista la voix masculine.
Sylvestre montra sa tête au gendarme, et bredouilla :
– On ne peut pas. Mon ami est coincé.
– Coincé ? Je vais l’aider à…
– Non ! Heu… plus tard. Là, il est bien.
– Comment ça il est bien ?
– En fait, il s’est coincé exprès. Pour voir.
Le policier écarta les rideaux de la machine et Sylvestre avec. Mais à peine posa-t-il le pied à l’intérieur de l’appareil qu’il disparut. On entendit un grand bruit de boulons et de crissements, puis une photo ressortit à l’effigie de l’homme à l’uniforme. Un visage portant une expression de terreur. Sylvestre tressaillit :
– Hugo…
La voix de tête couvrit ses claquements de dents :
– N’ayez crainte, je ne mange que ceux qui sont plus attachés à moi qu’à la vérité.
Hugo, qui avait observé la disparition du gendarme sans mot dire, fixa l’œil du photomaton :
– J’avoue que je ne pige plus. Vous dites avoir peur de nous, et en même temps vous nous absorbez à volonté. Pourquoi ne pas ressortir ? Il y a de quoi ripailler dehors !
– Ce n’est pas de vous que j’ai peur, mais des faux aspects de moi-même. Je suis comme le dieu Janus : j’ai deux visages, l’un bon et l’autre mauvais.
Sylvestre fronça les sourcils. Ça philosophait trop à son goût. Il prit le bras de Hugo et l’entraîna hors de l’appareil. Le regard fixé sur le photomaton, il s’approcha de l’oreille de son ami :
– Ecoute, ces krishnasseries, j’y comprends rien. Ce que je veux savoir, c’est ce qu’on va faire. On la balance ou pas ?
Le regard de Hugo était devenu brillant. Un léger rictus se dessina sur ses lèvres. Sylvestre recula :
– Qu’est-ce qu’il y a, Hugo ? Toi aussi tu me fais peur...
– Reste-là.
Hugo retourna à l’intérieur du photomaton. Sylvestre entendit chuchoter pendant quelques minutes, regardant à droite et à gauche, sautillant d’un pied sur l’autre, ne sachant trop que faire. Finalement, il vit son ami ressortir, arborant un sourire triomphant.
– Syl, tu vas filer à la station de radio la plus proche, et tu vas dire exactement ceci : l’Image se cache dans le photomaton de la porte d’Ivry ; c’est là que vous pourrez là voir, à condition de respecter à la lettre cette unique consigne : rentrer un par un dans l’appareil.
Il n’en fallut pas davantage au cerveau de Sylvestre pour comprendre le machiavélique projet de son ami. Il tremblait désormais de la tête aux pieds. Il tenta d’articuler quelques mots pour dissuader Hugo :
– Ça ne marchera jamais. Les gens comprendront vite que l’Image peut les bouffer.
Hugo soupira, davantage à cause de la tristesse de l’explication qu’il s’apprêtait à donner que parce qu’il la croyait superflue. Il se contenta de quatre mots, aussi secs que les quatre flashs du photomaton de la Porte d’Ivry :
– Ils viendront quand même.
21:30 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.08.2006
HORROR/AURORE
Horror, ton requiem sonne la fuite des impostures. La mort qu'elle te donne est le pardon le plus sûr.
Elle ? Aurore, son feu s’élève au-dessus des marais. Qu'on s'abreuve de sa sève, qu'on s'arrache au passé !
Rien n'est plus vain qu'un mi-chemin doublement meurtrier. Les morts-vivants finiront – ou bien nous les aideront – par s'entredévorer.
23:35 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.08.2006
LATVIA FOREVER
Je poursuis mon récit de hasards subjectifs. Je devais partir ces jours-ci à Riga, Lettonie, mais faute de moyens financiers je me retrouve à Londres, logé dans un confortable sous-sol. Cet après-midi, dans le quartier de Marylebone, j'ai abordé une belle fille qui avait l'air perdue. Nous avons longuement parlé : de passage elle aussi, il s'avère qu'elle est lettonienne et qu'elle vit à Riga.
Partir de moins en moins loin. Je me rapproche donc de mon idéal antitouristique, qui consisterait à ne plus quitter Paris, et à faire que l'enceinte de la ville redevienne le lieu de toutes les aventures, les plus cosmopolites, les plus cosmologiques, les plus comiques. Un monde de coïncidences...
22:14 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.08.2006
AU CENTRE COMMERCIAL AVEC HOUELLEBECQ
Peut-être sommes-nous voisins. C’était la deuxième fois ce vendredi 11 août que je rencontrais Michel Houellebecq aux alentours de la place d’Italie, mon quartier d’enfance. La première fois, au café, j'avais respecté la distance réglementaire. Ce vendredi, vers 17 heures, je l’ai croisé devant le magasin Darty, au premier étage du centre commercial Italie-2, qui dix ans plus tôt s’appelait encore Galaxie.
J’ai salué l’homme. Il s’est vaguement souvenu de mon nom. Son visage, amusé, semblait chercher le souvenir d’une bonne farce. Je lui ai rappelé en souriant qu’il avait assassiné en trois mots l’un de mes romans, dans une interview au magazine Technikart en 2001, probablement sans m’avoir lu. Je suis peu rancunier : je pardonne souvent les offenses, surtout les pires. C'est plus fort que moi. D'ailleurs, dans cette affaire, il était difficile de distinguer la part de l'interviewé de celle de l'intervieweur.
J’ai alors mentionné l’article que je venais de lire le matin même dans Libération, selon lequel Houellebecq allait changer d’éditeur, quitter Fayard et Lagardère. Il n’avait pas l’air au courant. Il m’a répondu quelque chose comme (je cite de mémoire et en abrégé) :
– Ah bon ?... Il faut que je lise Libé...
– L’article dit que vous êtes effondré.
– Ce n’est pas nouveau... Je suis sinistre...
– Pourtant, pour créer, il faut toujours un fond d’espièglerie, non ?
– Je ne crois pas...
Houllebecq a continué de parler, laconiquement mais avec une certaine cordialité – toute relative. J'ai évoqué le fado, cette musique portugaise en apparence déchirante, désespérée, mais qui doit être chantée avec un fond de puissance jubilatoire, par-delà les larmes. Hélas, l'auteur semble toujours aussi schopenhauerien. Sans se départir d’un sourire peut-être ironique, il a réaffirmé son intérêt pour le philosophe allemand :
– La vie est sinistre...
– Cette société, oui, ce qu’elle devient, je suis d’accord, mais pas la vie elle-même.
– La société n’a pas beaucoup changé depuis la seconde guerre mondiale... Depuis que l’Amérique a établi sa domination... Peut-être la Chine pourra résister un peu...
– À observer la sauvagerie avec laquelle ils se "développent", ça ne pêut qu’empirer avec la Chine. Le taoïsme, philosophie du flux, semble en parfaite harmonie avec le capitalisme.
Houellebecq s’est alors souvenu qu’il devait acheter Libé et nous nous sommes salués peu après, non sans avoir évoqué l'étrangeté d'une France en grande partie lepéniste et simultanément capable de se projeter dans une équipe de football composée de neuf joueurs noirs plus un Arabe. Nous sommes tombés d'accord, dans un moment de connivence perceptible, sur le fait que Franck Ribery était un individu, comment dire ?, intéressant.
Je préfère par nature Nietzsche à Schopenhauer, et bien des choses nous distinguent, Houellebecq et moi, à commencer par les chiffres de ventes de nos livres, mais il n'est pas désagréable de parler avec un homme sensible bien que retors. Et j'espère que Technikart s'abstiendra à l'avenir de lui faire parler de mon style ; il semble avoir trop de soucis pour avoir le temps de lire mes romans – ce en quoi il ne diffère pas de 99,9% des Français. Car d'habitude, contrairement à Amélie Nothomb, Marc Lévy ou Frédéric Beigbeder, on ne me trouve pas au centre commercial à côté de Houellebecq.
10:10 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



