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21.08.2006

Le mythe du photomaton

Avant tout, comme d'aucuns l'auront noté, le blog d'Arsenal reprend. La pause des derniers huit mois fut mise à profit, puisque j'ai écrit la première partie (24 mille mots, 70 pages) d'un roman dont l'écriture avance désormais à un rythme régulier. C'est un récit très onirique, avec de multiples personnages, situé dans un Paris futur. Le thème ? La création du Réel par le langage et l'inconscient...


Aujourd'hui, je vous livre l'une des premières nouvelles que j'aie écrites, peut-être vers l'âge de 18 ans, retrouvée un peu par hasard et jadis parue dans une revue qui s'appelait le Jardin d'Essais. Il s'agit plutôt d'un conte, une version légère du Mythe de la Caverne...



LE MYTHE DU PHOTOMATON

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– Quatre !, cria Sylvestre. Hé, Hugo ! En voilà encore quatre ! Regarde !

À bout de bras, il brandissait le bocal à cornichons dans lequel il avait religieusement enfermé les petits clichés brillants. Hugo se retourna brusquement, les yeux grand ouverts. D’un geste, il précipita son ami à l’intérieur de l’appareil.

– Quand est-ce que tu comprendras, bon sang ? Tu vas te faire lyncher à force d’exhiber tes trombines comme un demeuré !

Dépité, Sylvestre s’assura que le couvercle du bocal était bien vissé, puis il le mit dans la poche déjà déformée de sa veste. Il leva finalement la tête et regarda son ami. Ses yeux papillotaient derrière des lunettes aux reflets graisseux.

– Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

Hugo lui fit signe de se taire. Il écarta légèrement le rideau du photomaton. Dehors, tout semblait tranquille. Quelle ironie, pensa-t-il ; dire qu’il y a deux semaines encore, il grignotait encore du pop corn avec sa copine Barbara devant son poste de télévision. Rien, alors, ne laissait présager la catastrophe inimaginable qui s’était abattue sur l’ensemble du globe.

On a trop usé de l’image, avaient alors analysé les commentateurs à la radio, on s’est trop moqué d’elle, on l’a trop distordue dans tous les sens, violée. Peut-être... Mais qu’elle puisse disparaître comme ça, totalement, personne ne l’aurait prévu. Pour la centième fois, Hugo se remémora ce samedi 12 octobre ; les foules ne s’étaient pas pressées pour assister à l’éclipse du soleil par la lune. Une brève éclipse partielle, avaient-on annoncé.

Mon œil ! Plus aucune image, d’un coup ! Le black-out total ! Tous les postes de télévision, tous les objectifs de photographie, toutes les affiches plongées dans l’obscurité en un instant. Tous les albums de famille sinistrés ! Plus rien que du noir partout où il y avait une image !

Et voilà deux semaines que ça durait, que les autorités tergiversaient, que les chercheurs cherchaient, que le reste du monde était comme paralysé. La terre continuait de tourner, mais les affaires étaient au plus mal. Une crise sans précédent, qui transformait les chocs pétroliers en anecdotes de salles de marché. Des faillites et des suicides par milliers, et les Eglises qui criaient à l’apocalypse…

– Qu’est-ce qu’on fait, répéta Sylvestre ?

Oui, que faire ? Depuis qu’ils avaient découvert le photomaton de la Porte d’Ivry, ce matin-là, alors que Paris ressemblait depuis une semaine à une zone sinistrée, ils étaient interdits. Sylvestre avait glissé une pièce dans la fente par fantaisie, et miracle !, avaient surgi peu après quatre photos de son visage boutonneux, bien reconnaissable à ce sourire narquois qu’il traînait depuis le berceau. Les deux amis avaient ensuite couru vers le photomaton de la place d’Italie, mais là, rien, pas plus que dans les trois autres qu’ils avaient visités ensuite. Tous les autres photomatons étaient en panne.

Comme cette exploration avait commencé à leur coûter un peu cher, ils étaient revenus à la station de la Porte d’ivry et avaient recommencé le test. Quatre photos de Hugo étaient ressorties quelques minutes plus tard, avec ce regard fier que son ami admirait. C’était donc ici que l’Image se cachait ?

– Est-ce qu’on les prévient, Hugo ?

Réflexe naturel du bon citoyen. Mais prévenir les autorités, ne serait-ce pas éveiller la panique autour de ces quatre mètres cubes où l’Image se blottissait ? Dilemme… Et puis la voix se fit entendre, une voix haut perchée aux accents de cantatrice, douce et fraîche comme un ruissellement. Une mélodie au registre profond, teintée d’un léger tremblement :

– Ne dites rien…

Sylvestre sursauta et se rapprocha de son ami. La voix avait semblé surgir de l’objectif du photomaton.

– Qui parle ?, lança Hugo, en essayant de garder un ton ferme malgré sa surprise.

La même voix répéta de ne rien dire. Hugo n’osait pas deviner, tout cela était trop absurde. Mais le ruissellement reprit :

– Oui, je suis celle que vous appelez l’Image du monde. Qu’est-ce que je fais cachée dans un photomaton ? La grève ! J’en ai assez de la façon dont on me traite, dont on me manipule, dont on me tord dans tous les sens ! J’en ai marre et… j’ai peur.

Peur ! L’Image avait peur des hommes ! Elle avait des sentiments ! Ce n’était pas un pâle reflet déformé de la réalité ! Les pensées se bousculaient dans la tête de Hugo. Soudain, une autre voix, masculine cette fois-ci, se fit entendre à l’extérieur du photomaton :

– Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?

Sylvestre passa la tête à l’extérieur, puis à l’intérieur :

– La popo…
– Sortez de là, insista la voix masculine.

Sylvestre montra sa tête au gendarme, et bredouilla :

– On ne peut pas. Mon ami est coincé.
– Coincé ? Je vais l’aider à…
– Non ! Heu… plus tard. Là, il est bien.
– Comment ça il est bien ?
– En fait, il s’est coincé exprès. Pour voir.

Le policier écarta les rideaux de la machine et Sylvestre avec. Mais à peine posa-t-il le pied à l’intérieur de l’appareil qu’il disparut. On entendit un grand bruit de boulons et de crissements, puis une photo ressortit à l’effigie de l’homme à l’uniforme. Un visage portant une expression de terreur. Sylvestre tressaillit :

– Hugo…

La voix de tête couvrit ses claquements de dents :

– N’ayez crainte, je ne mange que ceux qui sont plus attachés à moi qu’à la vérité.

Hugo, qui avait observé la disparition du gendarme sans mot dire, fixa l’œil du photomaton :

– J’avoue que je ne pige plus. Vous dites avoir peur de nous, et en même temps vous nous absorbez à volonté. Pourquoi ne pas ressortir ? Il y a de quoi ripailler dehors !
– Ce n’est pas de vous que j’ai peur, mais des faux aspects de moi-même. Je suis comme le dieu Janus : j’ai deux visages, l’un bon et l’autre mauvais.

Sylvestre fronça les sourcils. Ça philosophait trop à son goût. Il prit le bras de Hugo et l’entraîna hors de l’appareil. Le regard fixé sur le photomaton, il s’approcha de l’oreille de son ami :

– Ecoute, ces krishnasseries, j’y comprends rien. Ce que je veux savoir, c’est ce qu’on va faire. On la balance ou pas ?

Le regard de Hugo était devenu brillant. Un léger rictus se dessina sur ses lèvres. Sylvestre recula :

– Qu’est-ce qu’il y a, Hugo ? Toi aussi tu me fais peur...
– Reste-là.

Hugo retourna à l’intérieur du photomaton. Sylvestre entendit chuchoter pendant quelques minutes, regardant à droite et à gauche, sautillant d’un pied sur l’autre, ne sachant trop que faire. Finalement, il vit son ami ressortir, arborant un sourire triomphant.

– Syl, tu vas filer à la station de radio la plus proche, et tu vas dire exactement ceci : l’Image se cache dans le photomaton de la porte d’Ivry ; c’est là que vous pourrez là voir, à condition de respecter à la lettre cette unique consigne : rentrer un par un dans l’appareil.

Il n’en fallut pas davantage au cerveau de Sylvestre pour comprendre le machiavélique projet de son ami. Il tremblait désormais de la tête aux pieds. Il tenta d’articuler quelques mots pour dissuader Hugo :

– Ça ne marchera jamais. Les gens comprendront vite que l’Image peut les bouffer.

Hugo soupira, davantage à cause de la tristesse de l’explication qu’il s’apprêtait à donner que parce qu’il la croyait superflue. Il se contenta de quatre mots, aussi secs que les quatre flashs du photomaton de la Porte d’Ivry :

– Ils viendront quand même.

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20.08.2006

horror aurore

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Horror, ton requiem sonne la fuite des impostures. La mort qu'elle te donne est le pardon le plus sûr.

Elle ? Aurore, son feu s’élève au-dessus des marais. Qu'on s'abreuve de sa sève, qu'on s'arrache au passé !

Rien n'est plus vain qu'un mi-chemin doublement meurtrier. Les morts-vivants finiront – ou bien nous les aideront – par s'entredévorer.

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