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03.05.2006

Qu'appelle-t-on vivre ?

« Ce qui donne le plus à penser est que nous ne pensons pas encore. »
Martin Heidegger, 'Qu’appelle-t-on penser ?'


Lise venait de prendre un nouveau petit-déjeuner, semblable à tous les autres, un verre de jus d’orange, une orange fraîche, beaucoup de café avec peu de lait, un pain au raisin, des tartines beurrées. C’était un samedi matin, et une nouvelle semaine de travail s’était écoulée à la Fabrique, avec ses brefs moments d’enthousiasme, mais surtout pour Lise le sentiment de brûler les heures de sa vie à s’assurer un salaire minable lui permettant de maintenir sa carcasse en état de faire taire, mois après mois, la peur de tomber seule du train. Elle était jeune encore, trente-cinq ans, et la veille, en rentrant à pied de la Fabrique, elle s’était arrêtée au bord du fleuve, avec une bière trop chaude et un sandwich sans saveur pour se demander où elle allait.

Et elle s’était souvenue d’un texte de ma bibliothèque sur lequel elle était tombée lorsque nous vivions ensemble, quelques années plus tôt. C’était, crut-elle se souvenir, un texte de philosophe qui disait que nous ne savons pas encore penser, parce que nous pensons à des étants au lieu de nous laisser envahir par la Vérité d'être. Et là, devant le fleuve, cherchant où pourrait encore se fixer son ambition depuis longtemps envolée, éprouvant la puissance inutile de l’eau contenue, la puanteur des quais tapissés de pisse et de déchets – traces d’une présence humaine –, aucun but ne vint à Lise sinon celui de tout arrêter.

Le lendemain, elle m’appela pour me dire qu’elle avait eu envie de tout arrêter en regardant le fleuve. Je la comprenais. Un silence se fit dans le combiné. Je l’entendis boire une gorgée de café, puis allumer une cigarette. Au-dessus de mon appartement, un voisin donnait des coups de marteau par habitude. Alors je m’entendis répondre à Lise : "Peut-être ne vivons-nous pas encore."

10:46 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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