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31.10.2006

Localiser l'irritation

 




Vilém Flusser ('Les Gestes') voit dans le geste de se raser un enjeu séparateur, traceur de frontières entre le familier et l’étranger.

"Le geste de raser, dit-il, montre la peau, met la peau en évidence. C’est un geste qui affirme la peau, c’est-à-dire qu’il insiste sur la barrière entre moi et le monde. Si je me rase, c’est pour me définir par rapport au monde. […] Les poils sont niés par le geste, parce qu’ils brouillent la différence entre moi et le monde."

On pourrait croire que le rasage (ou l’épilation chez la femme) est un geste de cohésion sociale, de rapprochement d’avec l’autre. En réalité, il s’agirait d’abord d’une mise à distance du monde. En me rasant, je tends à me rendre lisse comme un miroir. Non pas un miroir dans lequel l’autre se verra en personne, mais un miroir dans lequel se confirme l’anonymat d’être un homme formaté, présentable, un rouage fluide de la représentation sociale.

"[…] Définir est diminuer. Lorsque je me rase, je me diminue, et non pas parce que je perds des poils. Je me diminue parce que je me définis. Et lorsque je me rase, je diminue le monde, malgré le fait que je lui ajoute des poils. Je le diminue, parce que m’étant défini, je me retire du monde."

Si l’on définit le monde comme le champ de l’Ouvert, de l’Illimité, et non comme une somme d’objets, on entrevoit que se raser, ce peut être s’objectiver en se séparant de l’existence mondaine qui fait peur.

"[…] Le rasoir est l’instrument de la clara et distincta perceptio cartésiennes. Tous les matins, quand je me rase, je redéfinis de façon cartésienne la chose (pensante ou non) que je suis, menacée par les cordes ombilicales qui poussent, toutes les nuits, pour me relier au monde, afin que je cesse d’être chose et redevienne existence."

Le « phénomène le plus originaire » de l’être-au-monde, selon Heidegger, c’est le « hors-de-chez soi (Das Un-zuhause) ». L’homme est dans le monde mais il n’y est pas « chez soi ». L’étrangèreté (Unheimlichkeit) est première et se traduit pour l’existant par un sentiment d’inquiétude plus ou moins latent. Ce que l’entretien vise, c’est une cosmétique du monde, un ordonnancement du chaos indéterminé qui nous permettrait de glisser sur l’existence, en transformant l’angoisse de l’étrangement en jouissance ou, au pire, en gêne.

En quoi l’entretien quotidien est-il une cosmétique ? En ce qu’il maintient nettes les limites entre le sauvage imprévisible et le domestiqué. L’entretien est une mise à distance de l’étrangèreté, qui sans cesse doit être reconduite car cette étrangèreté n’est pas d’ordre spatial, ce qui nous permettrait de rejeter hors des frontières du net le sauvage, mais d’ordre existential, inscrite dans le corps de chaque homme en tant qu’il est tension entre l’être naturel et le refoulement de cette naturalité.

En quoi l’entretien quotidien peut-il être une microcosmétique ? S’il se fait avec le sens de l’écoute, rythme et style, l’entretien devient une expérience qui ménage une scène pour le surgissement d’une aventure singulière, d’un destin individué.

N'en déplaise à Flusser et aux islamistes, la barbe en friche ou la femme poilue n'est pas ontologiquement supérieure au visage rasé.

Un homme ne se rase pas, une femme ne s’épile pas seulement pour obéir à un code social ou pour maintenir son Moi face au monde. L’homme peut se raser, malgré le désir de ne pas le faire, pour la personne avec qui il partage son quotidien, parce que cette personne, s’entretenant avec lui, lui a dit (non sans l'irriter) : « Tu piques, c’est désagréable, cela irrite ma peau lorsque je t’embrasse. » La femme peut s’épiler parce que son compagnon lui déclare apprécier que la peau de ses jambes soit douce. Il y a un usage existentiel, en l’occurrence amoureux, de l’entretien corporel. Transposition d'irritations, dermatologie de l'angoisse, le corps a bon dos, il absorbe. Questions de taille...

L’entretien n’est pas seulement séparateur et briseur de lien. Il semble qu’il puisse être l’inverse : un geste d'élégance. Se raser, entretenir son corps, ce n’est pas seulement se délimiter et quitter l’existence, c’est aussi s’ouvrir intentionnellement à un style de vie, quitte à se tromper et se faire saigner la peau.

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29.10.2006

Goutte-à-goutte

 




Observer sans jugement des gouttes de rosée qui tombent, une à une, à un rythme inégal, d’une feuille d’arbuste, au cœur de la forêt : cet acte peut devenir une contemplation plus ou moins intense. Les mêmes gouttes, coulant du robinet pourtant fermé de la salle de bains, peuvent devenir une source d’irritation. Ce phénomène en apparence infime du goutte-à-goutte nous rappelle notre condition de vie : aventure dans la forêt, tuyauterie dans la ville, magie ou technologie, indépendance et dépendance.

Réparer le robinet : jusqu’à quel point l’entretien quotidien, élément actif du processus de quotidianisation, entre chaos naturel et ordre humain, modèle-t-il le monde ? C’est cette tension qu’a tenté de saisir le 'Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes', de Robert M. Pirsig, récit d’une épopée à moto à travers les Etats-Unis. Dans l’extrait suivant, scène critique de la vie domestique, le narrateur décrit un couple d’amis nostalgiques de la Nature que rebute toute forme d’entretien des objets, tout rapport autre que d’utilisateur désinvolte à la technique :

"Un matin, alors que [j’attendais John et Sylvia] dans leur cuisine, je remarque que le robinet de l’évier fuyait goutte-à-goutte. Il fuyait déjà lors de ma précédente visite. […] Je me suis demandé si ça ne leur tapait pas sur les nerfs d’entendre, sans arrêt, semaine après semaine, année après année, l’insupportable petit bruit de ces gouttes d’eau tombant l’une après l’autre dans l’évier. […]
Un jour [que Sylvia] avait longuement parlé, de sa voix douce, en s’efforçant de couvrir ce bruit d’eau, les enfants firent irruption dans la cuisine et elle s’emporta contre eux. Il m’apparut que sa colère eût été bien moins violente si le robinet n’avait pas fui, pendant tout le temps où elle parlait. C’est la conjonction des gouttes d’eau et des cris qui l’avait fait exploser. […]"

Ces gouttes d’eau tombant d’un robinet qu’on ne répare pas murmurent toute l’ambiguïté première de notre rapport au quotidien, qui se tisse d’une lutte en général imperceptible entre deux sentiments contraires : la crainte que la nature reprenne ses droits et le désir secret qu’elle y parvienne. L’explosion de Sylvia est suscitée par le rejet de la mauvaise foi due au choc simultané de ces deux tonalités contraires : les gouttes du robinet, dont le débordement est pourtant naturel, sont perçues comme une menace, un ennui. Les cris des enfants, débordement naturel lui aussi, sont un subit déferlement de vie, une joie.

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10.10.2006

Clochard céleste

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Aujourd'hui. Vers 19 h 45. Je lis dans le métro les premières pages des 'Naufragés', enquête sur les clochards de Paris (de Patrick Declerck), quand j'entends crier dans la rame un clochard ivre. Il régurgite, avec une voix très théâtrale, des phrases incohérentes mais littéraires, comme issues d'un théâtre expérimental des années 1970 – peut-être a-t-il été comédien à l'époque. L'homme, ou plutôt ce qu'il en reste, s'approche de moi. Il pue, c'est une épave de bave rocailleuse.

Toujours en débitant ses répliques à des êtres imaginaires situés de l'autre côté de la vitre ("Toi l'enfant, je t'ai vu mort !"), il agite un doigt menaçant, doigt qui vient frapper comme par hasard les pages ouvertes du livre que je tiens à la main...

Après quoi le clochard descend à la station suivante, me laissant là, lecteur du réel, inactif face à cette déchéance locale, intéressé par son décryptage...

Et voici le passage que le clochard a touché du doigt. Page 15 :

"... Au soleil noir de la mort, la science objectivante apparaît comme une chose bien petite et quelque peu dérisoire. 'Un divertissement', disait Pascal. Dans ce cas-là, une façon surtout de se pencher, myope, au pied des arbres pour ne pas percevoir la menace qui sourd de la forêt profonde. La rumeur des forces obscures et des monstres de la nuit..."

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08.10.2006

Propagation des ondes

 


Arsenal du Midi n’avait pas parlé depuis longtemps. Ce matin-là, pourtant, il prononça ces mots à mi-voix, comme s’il ne désirait pas être entendu, comme s’il évaluait seulement la résonance dans l’air de ses paroles, à la manière d’un jongleur qui n’a pas sorti ses balles pendant un temps significatif :

Il dit :

« L’éthique personnelle s’édifie et se détruit chaque jour, dans une dialectique entre le sujet et la société. Ils se disputent le Temps, balle qui finalement leur tombera des mains à terre. »

Il dit :

« La vérité est peut-être impossible, car elle a supposé trop de sacrifices et de bavardages à justifier pour ne pas sombrer dans le ridicule. Mais l'élégance d'un peut-être nous maintient en marche, en marge des affirmateurs. »

Il dit :

« Ce qui peut se produire, et c’est là un événement, c’est la libération d’un point de vue, l’émergence d’une vision du monde qui disjoncte la vision de l’époque et en dissout la totalité. Ce basculement d'axe du monde, toujours fragile, peut-être provisoire, ne s'incarne pas dans un sujet unique nominal, Maximilien, Friedrich, Marie, mais dans un groupe qui s'allie amoureusement au-delà des générations. »

Il dit :

« La philosophie est antifigurative : elle s’avance, avec prudence, dans le terrain de ce que l’image refuse avec un enthousiasme forcé. »

Il dit :

« L’individu est, à vide (c’est-à-dire lorsque qu’il ne pense pas la Pensée), un vecteur de l’Image. Mais l’Image elle-même possède son maître : la réaction sensitive, qui cache peut-être toujours un désir d’éternelle régression. »

Après ces mots, l'un de ses disciples, qui souhaitait repartir avec une formule simple, demanda à Arsenal s'il fallait retenir par-dessus tout une idée dans ce qu'il venait d'énoncer.

Arsenal le regarda et répondit :

« Peut-être. »

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02.10.2006

scanner la disharmonie

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L’idée de l’hémisphère droit du cerveau en compétition avec l’hémisphère gauche est le climax du film 'A Scanner Darkly', tiré de l’œuvre de K. Dick. Cela finit par produire un individu hébété, qui affirme mollement, en humant l’air de la campagne : « J’aime l’air… » Bien entendu, cet homme hagard victime de la « Substance D. » (D comme Death, la Mort), c’est le Dernier Homme (après avoir joué Néo, Keanu Reeves joue Archéo), qui après des milliers d’années d’Histoire, de compétition entre les deux hémisphères de tout, passe encore une grande partie de ses journées à dire, avec candeur : « Il fait beau aujourd’hui » et « J’aime le soleil ».

À partir de l’instant où les deux experts, dont on apprend finalement qu’ils sont eux-mêmes complices des fabricants de la drogue D., lui apprennent qu’il est en compétition avec lui-même, le héros s’effondre. Là encore, l’idée est très lisible. Sans cesse le système capitalistique nous montre des images de compétition interne à l’espèce humaine (les ectoplasmes téléguidés de la pornographie, du sport ou de la guerre), et en même temps des images d’individus hébétés, censés représenter le risque de la compétition contre soi-même : « Soyez en compétition avec les autres, c’est plus sûr. »

L’horreur quotidienne tient à ça : à l’abandon au verdict des experts-producteurs qui nous disent : la compétition est inexorable, elle a lieu à l’intérieur de ton cerveau ou dehors. Soumets-toi à la compétition externe et deviens un corps vendu, et tu jouiras un peu au passage, une jouissance d'esclave. Sinon, tu seras une loque progressive, un lutteur contre soi et tu finiras seul et sans l’aumône du petit orgasme rémunéré.

Pendant ce temps, les objets nous regardent, et nous les manipulons tous de même. En apparence nous appartenons à une même espèce ; en réalité nous sommes de plus en plus séparés par les effets de la compétition, rendus étrangers et monstrueux les uns aux autres par notre plus ou moins grande résistance à l'Argent.

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