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01.11.2006

Un désir d'exister

 




Quelques individus, généralement considérés comme des marginaux ou des aventuriers, semblent comprendre l’attachement à autrui comme partie intégrante du processus de domestication qui transforme l’homme en machine désirante. Ce fut le cas par exemple de Christopher McCandless, un jeune étudiant américain qui abandonna ses économies et sa famille pour devenir un vagabond errant à travers les grands espaces américains. Dans une lettre adressée à un vieil homme qui le recueillit lors de son périple, McCandless écrivit :

"Tu as tort si tu penses que la Joie émane seulement ou principalement des relations humaines. […] Elle est dans tout ce dont on peut faire l’expérience. Nous devons juste avoir le courage de nous détourner de nos habitudes de vie et nous engager dans une existence non-conventionnelle." (Nous traduisons du livre-enquête 'Into the Wild', de Jon Krakauer).

Il n’est pas anodin d’ajouter que cette existence aventureuse finit par mener le jeune homme à la mort, en 1992, quelque part au milieu de la nature sauvage de l’Alaska.

En réalité, il n’existe pas un territoire où l’homme pourrait se laisser aller au degré zéro de l’entretien. La mort elle-même n’est pas qualifiée car elle n’empêche pas notre corps d’être lavé, maquillé par des thanatopracteurs. Les clochards eux-mêmes, comme le montre la lecture du livre de Patrick Declerck, 'Les Naufragés', sont des Robinsons de l’entretien minimaliste : la vie dans la rue n’empêche pas les rites corporels permettant de se maintenir à un niveau minimal de survivance, de persévérance, de constance. Même si le clochard est peu soucieux de la pourriture de sa peau, puisqu’il s’est offert au monde, il reste malgré tout attaché à l’entretien de la parole. Patrick Declerck décrit par ailleurs les ramassages de vagabonds en bus pour les conduire provisoirement dans une institution où ils seront lavés et soignés :

"40% environ des personnes ramassées l’étaient volontairement et guettaient le passage du bus à certains arrêts systématiques."

L’entretien quotidien n’est que la forme extravertie de l’autoconservation, et même dans les cas les plus extrêmes l’entretien ne cesse jamais. En tant qu’il refoule son trop-plein de vie par peur de se déréguler, en tant qu’il ne peut jamais s’écarter de la constance de persévérer dans son être, l’homme est une machine d’entretien. Exister c’est toujours déjà insister, comme le démontre Bruce Bégout, dans 'La Découverte du quotidien'.

"L’être-au-monde n’est pas qu’être-au-monde, il est aussi est surtout devenir dans le monde, vouloir persévérer dans son être au sein du monde. […] Hors de toute persévérance, l’existence est un songe-creux, une apparence fugace aussi irréelle qu’un reflet dans l’eau. L’extase originelle de l’existence ne signifie pas simplement l’ouverture au tout autre que soi, ce ne plus être-chez soi qui est le « chez soi » véritable, mais elle exige également de perdurer, de se maintenir dans l’ouvert sans s’y perdre."

Pour être inquiet, il faut d’abord être. Pour me percevoir dans la durée comme en train de vivre une aventure ou bien de faire le ménage, je dois persévérer dans mon soi. Il n’y a pas d’entretien quotidien ou de refus de l’entretien quotidien sans la stance d’un Moi, d’une forme de vie singulière, d’un conatus spécifique : un désir d’exister.

15:46 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

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