26.11.2006
L'ORGANIQUE
Elle se doutait bien depuis peu que le monde était autre. Mais comment le voir, derrière les images codées, les rites, les mimétismes, les mots. Presque impossible. Nous sommes des êtres trop mentaux, se disait-elle. L’esprit est la prison insensée que nous nous sommes construits.
Elle s’était longtemps accrochée au désir : son instinct lui disait que sa force et la jouissance indiquaient quelque chose, étaient les gardiens d’une vie justifiée, personnelle. Pas un fantôme d’existence.
Un jour, au lendemain d’une vaste fête dans un lieu parisien décadent, peuplé de dizaines d’hommes et de femmes trop habillés, rieurs, le nez gentiment levé, elle crut comprendre. Une fois de plus, elle s’était sentie à part lors de cette soirée, pas vraiment là.
Elle voyait bien qu’elle pouvait attirer un nombre satisfaisant d’hommes, mais quelque chose dans ses mots à elle les faisait renoncer, quelque chose dans son attitude, quelque chose qui disait : tout cela m’ennuie, car pas assez intellectuel, spirituel. Bref, se dit-elle, elle souffrait en quelque sorte de la maladie de la culture, que les plus cyniques appelaient snobisme, ou pédantisme.
Elle préférait parler de mélancolie : moins une défiance vis à vis de l'organique qu'un besoin d'invention.
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MIDI ET DES POUSSIÈRES
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25.11.2006
LIBÉRALISME DU PRINCE CHARMANT
Harold Foster, Prince Vaillant.
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J'ai longtemps été intrigué par l’allusion fréquente, émanant de nombreuses femmes entre 15 et 35 ans, au PRINCE CHARMANT. Plus qu'une allusion : une foi, un idéal, une attente fervente.
Cette aspiration m’a toujours paru absurde ou puérile. En réalité elle est plus profonde : elle confirme que la forme actuelle du capitalisme n’est effectivement pas la démocratie, mais une NÉOFÉODALITÉ. Quoi de plus normal donc pour des jeunes femmes de classe moyenne de désirer inconsciemment être sauvées par un seigneur du système…
On me dira : oui, mais il y a le mot « charmant ». Ça, c’est le supplément d’âme, qui révèle l’autre lame de fond de notre société : un christianisme rampant et tenace, dénaturé en sentimentalisme.
13:47 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.11.2006
COMMENT PASSER DU RIEN AU TOUT
Tandis que le personnel de l’Élysée sert l’entrée, en apparence un tartare de tomates à la ricotta, ‘Nietzsche’ se lève péniblement, fait sonner son verre à trois reprises au moyen d’un couteau, rote brièvement puis se tourne vers Marianne :
Au commencement, chère Égérie, il n’y avait rien. Rien n’était rien. Rien n’aimait rien. Rien ne voulait rien, et d’ailleurs il n’obtenait pas grand chose. Un jour sa pupille, abîmée par l’ennui, se dilata. Rien venait de comprendre que n’être rien, c’était tout de même être Rien. Ce n’était pas rien. N’aimer rien, c’était aimer Rien ! Grouillant de l’intérieur de ses tripes, une cuisante jouissante commença à le remplir.
‘Freud’ assène en un sourire mauvais :
Parfaite définition de la vanité.
...
Après la seconde entrée, des huîtres que ‘Einstein’, ronchon, semble trouver insipides, ‘Nietzsche’ monte sur la table, ce qui semble n’étonner personne. Se tirant les oreilles vers l’extérieur, il adresse une grimace mi-souriante, mi-agressive à ‘Freud’, puis reprend son cosmologique discours sur le rien, cette fois-ci en chantant, sur l’air – approximatif – de Douce France, de Charles Trenet :
Le-eu Rien-un s’est tell’ment enflé de jouissance… qu’il a fini par se prendreu, par se prendre pour Tout… De ce dédou-dédoublement entre Rien et Tout… a résulté une explo-sion, explosion orgasmique, Bigue Bangueu…
Ses talents pour le chant modérément reconnus par l’assemblée, ‘Nietzsche’ change de registre. Il pointe d’un index apocalyptique le lustre massif qui, au-dessus des têtes, paraît attendre son moment pour se jeter sur la table :
Tout, au moment de jouir de sa dispersion à tout va, a manifesté son plaisir : Oh, je suis parti ! Encore un peu dur d’oreille – séquelle d’un temps où il n’entendait rien –, son jumeau Rien a entendu : Oh, je suis parties ! De cette funeste confusion est née la Grande Illusion, conviction douloureuse qu’a chaque élément du Tout d’être séparé des autres.
‘Nietzsche’ se tourne vers ‘Bouddha’, lui adresse un clin d’œil, et poursuit, doctoral :
Les symptômes de la Grande Illusion sont connus : isolement, manque, ennui, frustration, colère, mélancolie, ainsi que de nombreux soucis de santé. Chaque partie de l’univers reste pourtant porteuse de la mémoire du Grand Orgasme, ravivable de mille façons, la plus simple – en apparence – étant ledit acte sexuel. Il est naturel que par mille procédés plus ou moins pertinents chacun tende au retour vers le Tout. Appelons cela, si ‘Freud’ est d’accord, le syndrôme de l’Éternel Retout.
Extrait du roman ‘Moment Magnétique de l’aimant’ de Luis de Miranda, La Chasse au Snark, 2002.
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19.11.2006
SANS DÉFINITION PRÉALABLE
Two Glasses, Dedham, Mass. 2005.
______________
(Le couple était assis à une table du bar de la Place Verte, cerclée de couvertures de la revue Magic…)
Décapsulés, les acquiescements et les négations fusaient
Le long du style
De son élégance
À elle. Il
S’inclina vers sa chance
Neuve. Ils ne répétaient
Pas ce qu’ils laissaient partir
Pour un oui pour un mais
Demain une pause avant de rejaillir
Binôme en marge des dualités
Auprès des cubes de couleur
Sous un spot aveuglé
Leur heure
Les signes tournent autour de nous
Roulette pour les fous
Pour qui sait voir
Histoire
Pour qui est saint
Destin ?
______________
(Le couple était assis à une table du bar de la Place Verte, cerclée de couvertures de la revue Magic…)
Décapsulés, les acquiescements et les négations fusaient
Le long du style
De son élégance
À elle. Il
S’inclina vers sa chance
Neuve. Ils ne répétaient
Pas ce qu’ils laissaient partir
Pour un oui pour un mais
Demain une pause avant de rejaillir
Binôme en marge des dualités
Auprès des cubes de couleur
Sous un spot aveuglé
Leur heure
Les signes tournent autour de nous
Roulette pour les fous
Pour qui sait voir
Histoire
Pour qui est saint
Destin ?
22:37 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.11.2006
PHÉNOMÈNE PAR LEQUEL LES RAYONS LUMINEUX SONT PERÇUS SANS MÉLANGE À TRAVERS LA SUBSTANCE
Trajet improbable sur le dessin de nos vies
Pente abrupte marchée, lisse, ici
Tu es chassée par le temps, tu fuis nos fenêtres
Sur le pas de ma porte tu te refuses à être
Ce n’est pas l’ennemi qui gouverne à nos pieds
C’est le rythme incessant d’un rêve oublié
Plus fort que la mort, au-delà du retour
Ma stature surplombe le ciel de l’amour
J’ai pensé mille feux
J’ai vécu tes ennuis
Ils ne m’ont affaibli
Que le temps d’aller mieux
Je suis ce que je ne dirai pas
Car on ne donne pas la feuille invisible
Traversée par les cibles
De la quiétude gagnée au combat
18:32 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.11.2006
LE SYNDROME DE STOCKHOLM
De retour de Stockholm, accueilli par la bien-nommée Beata, avec qui j'ai pris cette photo, j'écris ceci (à autrui) :
"Stockholm et moi entretenons une relation étrange depuis dix ans, faite d'une nostalgie, chaque fois
que j'y suis, proche de ce sentiment de Heimat dont parlent les Allemands – mère patrie paradoxale
pour un Ibère.
Il ne s'agit pas seulement d'une réceptivité aux chevelures blondes tirant sur le blanc. Il y a l'odeur de
pin, la nature envahissante, l'impression de limite : dernier point civilisé avant le Grand Nord, si
monumental encore et pourtant si peu grouillant déjà d'hominidés.
Le voyageur sans bagages y espère le présent comme un oubli réminiscent, une caresse inconnue, un
luxe impossible. Tant qu'il marche, il est aristocrate, mais il finit toujours rattrapé par les plateaux
de la conformité. Seule issue : faire des aspérités du caractère un style de vie, érotiser les angles..."
Le syndrome de Stockholm appliqué à la vie : elle nous prend en otage, pour servir une cause obscure, et nous finissons par l'aimer, contre l'ordre établi...
20:28 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.11.2006
UN DÉSIR D'EXISTER
Quelques individus, généralement considérés comme des marginaux ou des aventuriers, semblent comprendre l’attachement à autrui comme partie intégrante du processus de domestication qui transforme l’homme en machine désirante. Ce fut le cas par exemple de Christopher McCandless, un jeune étudiant américain qui abandonna ses économies et sa famille pour devenir un vagabond errant à travers les grands espaces américains. Dans une lettre adressée à un vieil homme qui le recueillit lors de son périple, McCandless écrivit :
"Tu as tort si tu penses que la Joie émane seulement ou principalement des relations humaines. […] Elle est dans tout ce dont on peut faire l’expérience. Nous devons juste avoir le courage de nous détourner de nos habitudes de vie et nous engager dans une existence non-conventionnelle." (Nous traduisons du livre-enquête 'Into the Wild', de Jon Krakauer).
Il n’est pas anodin d’ajouter que cette existence aventureuse finit par mener le jeune homme à la mort, en 1992, quelque part au milieu de la nature sauvage de l’Alaska.
En réalité, il n’existe pas un territoire où l’homme pourrait se laisser aller au degré zéro de l’entretien. La mort elle-même n’est pas qualifiée car elle n’empêche pas notre corps d’être lavé, maquillé par des thanatopracteurs. Les clochards eux-mêmes, comme le montre la lecture du livre de Patrick Declerck, 'Les Naufragés', sont des Robinsons de l’entretien minimaliste : la vie dans la rue n’empêche pas les rites corporels permettant de se maintenir à un niveau minimal de survivance, de persévérance, de constance. Même si le clochard est peu soucieux de la pourriture de sa peau, puisqu’il s’est offert au monde, il reste malgré tout attaché à l’entretien de la parole. Patrick Declerck décrit par ailleurs les ramassages de vagabonds en bus pour les conduire provisoirement dans une institution où ils seront lavés et soignés :
"40% environ des personnes ramassées l’étaient volontairement et guettaient le passage du bus à certains arrêts systématiques."
L’entretien quotidien n’est que la forme extravertie de l’autoconservation, et même dans les cas les plus extrêmes l’entretien ne cesse jamais. En tant qu’il refoule son trop-plein de vie par peur de se déréguler, en tant qu’il ne peut jamais s’écarter de la constance de persévérer dans son être, l’homme est une machine d’entretien. Exister c’est toujours déjà insister, comme le démontre Bruce Bégout, dans 'La Découverte du quotidien'.
"L’être-au-monde n’est pas qu’être-au-monde, il est aussi est surtout devenir dans le monde, vouloir persévérer dans son être au sein du monde. […] Hors de toute persévérance, l’existence est un songe-creux, une apparence fugace aussi irréelle qu’un reflet dans l’eau. L’extase originelle de l’existence ne signifie pas simplement l’ouverture au tout autre que soi, ce ne plus être-chez soi qui est le « chez soi » véritable, mais elle exige également de perdurer, de se maintenir dans l’ouvert sans s’y perdre."
Pour être inquiet, il faut d’abord être. Pour me percevoir dans la durée comme en train de vivre une aventure ou bien de faire le ménage, je dois persévérer dans mon soi. Il n’y a pas d’entretien quotidien ou de refus de l’entretien quotidien sans la stance d’un Moi, d’une forme de vie singulière, d’un conatus spécifique : un désir d’exister.
15:46 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











