17.01.2007
L'ARTISTE POURSUIT SON TRAVAIL
'Clones of the System', Neil Hague, 2005
On peut vivre comme un automate et s’en satisfaire, le sentiment de bien-être tenant lieu d’identité. Depuis que j’ai commencé mon travail d'écrivain, je suis écarté entre deux sentiments contraires : celui de n’être rien et celui d’avoir, au fond, une spécificité unique. Je vis dans la tension, comme si je ne précédais que d’un pas, à chaque instant, mon effondrement dans l’indifférencié, dans le rien. Mais ce pas de différence est intensément ressenti comme la marque d’un projet en marche, d’une construction, d’une œuvre. C’est la grande question de l’humanité : l’individu peut-il être unique ? Pas seulement parce qu’il est le seul à ressentir ce qu’il ressent, car c’est valable pour un chat, mais dans sa vision du monde, dans la structure de ses valeurs, dans sa voie-voix ? En ce qui me concerne, j’ai foi que oui. Oui, c’est plutôt de l’ordre de la foi ou de l’impératif que simplement de l’orgueil.
Je regardais hier, dans un festival (Paris Tout Court), des courts-métrages. Le film le plus primé m’a paru d’une grande banalité. Le réalisateur manifestement, a le culte des corps. Il aime filmer les jolies filles et les garçons musclés. Très banal dans le milieu, certains réalisateurs ne devenant tels que pour consommer plus facilement des corps exhibitionnistes. Quant au film ayant obtenu le grand prix, maladroit et bavard, il ne tenait pas par ses images, mais par le pathos de son sujet : la mort d’un proche. Gide avait raison, il faut se méfier des sentiments en art, et pourtant le cinéma continue majoritairement de développer une tyrannie de l’affect et de l’émotion standard massifs, comme si le propos du milieu, la finalité de la plupart des films, était non pas l’art, mais simplement la propagation de la fiction humaine des sentiments communs. La salle obscure comme thérapie de groupe, comme machine à recentrer les humains autour d’une forme commune, le sujet humaniste émotionnel, pensant peu et valorisant surtout la fiction de l’amour. C’est probablement la raison pour laquelle tant de couples vont au cinéma.
Il existe deux types d’artistes. L’artiste d’État, qui efface sa quête de singularité au profit de sa notoriété et de la fiction humaniste sensible, et le véritable artiste, qui continue de faire peur et d'être rejeté, car en recherchant son noyau de singularité, au prix d’une aventure mentale, d’un dérèglement maîtrisé, il ne fait pas que dire qu’il n’est rien en dehors de sa spécificité ; il montre aussi que tous les autres ne sont rien s’ils vivent dans la forme standard de l’humain, sans l’interroger, sans tenter de se hisser à l’écart. Les véritables artistes redéfinissent et réinventent le sujet humain, en tentant de résoudre le problème philosophique et existentiel du sujet. Mais leurs trouvailles concernent le sujet à venir, le sujet des décennies prochaines. Pour eux, le sujet standard de leur époque est une fiction mimétique, et plus ils le montrent, plus ils sont censurés, par cette censure sournoise qui consiste à ne pas leur donner le droit de publier ou de montrer leur art. Qu’on songe une fois de plus à Pessoa : tant de personnes se reconnaissent aujourd’hui, à travers le monde, dans la psychologie de son 'Bureau de Tabac'. Ce poème avait plusieurs décennies d’avance.
Il faudrait faire une histoire de la postérité, à savoir une histoire de ces quelques hommes qui sortent les grands artistes de l’ombre dans laquelle la plupart veulent les maintenir. Ces hommes, des éditeurs, des producteurs, des universitaires, ont le mérite d’être clairvoyants, parfois trop tard, mais avant la plupart. Qu’on songe encore à la ‘Conjuration des imbéciles’, de J.K. Toole, aujourd’hui un grand livre de poche, mais trop tard, puisque la société a d’abord refusé le manuscrit de l’auteur en le poussant au suicide.
Oui, le véritable artiste est un guerrier comme on en fait rarement : il se bat seul contre des millions d’êtres haineux, plus ou moins consciemment hostiles à la vérité qu’ils débusquent, à savoir que nous sommes trop souvent des automates proches du néant, qui croient avoir une vie singulière. Scandale de l’artiste qui pointe un vide que la plupart ne sauraient regarder en face. Et pourtant l’artiste, essuyant les feux de cette haine, tient bon, car c’est un saint. Il sait que sans lui l’homme s’engouffrera dans le rien, dans la répétition machinique. Il sait qu’il est le gardien de la singularité humaine.
Tout cela a déjà été dit. Mais tout cela mérite d’être redit, car nous n’en sommes pas sortis. Au contraire, les grandes machines productives favorisent peut-être moins que jamais l’émergence du différent. Et mon intuition, mon expérience, est que l'ennemi n'est pas tant le peuple, qui enchaîné et asservi est parfois prêt à entrevoir des possibilités inouïes. Le grand ennemi, ce sont d'abord ceux qui manipulent les leviers de la machine productrice, ceux qui décident de ce qui sera publié, produit, montré. Car ceux-là, contrairement à l'artiste, ont la haine du peuple au point de ne plus vouloir l'éclairer, mais seulement le gaver.
11:15 Ecrit par Luis de Miranda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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