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09.03.2007

LA FÊLURE (Deleuze et les lignes)

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On peut se demander ce qui nous fait agir, ce qui nous meut dans l’espace, nous êtres vivants. On présente souvent une vie humaine comme une droite ayant un commencement, un milieu et une fin, et nous nous voyons évoluer sur cette ligne sans toujours nous sentir maîtres de notre direction et lucides quant au but à atteindre.

Vectoriser ainsi la vie a-t-il un sens ? On parle parfois d’une courbe de vie pour les produits de fabrication industrielle. Mais le vécu humain suit-il une ligne ? Son essence est-elle résumable sous la forme d’un schéma linéaire qui ne soit pas qu’une abstraction dénuée de tout lien avec la vie même, la chair, l’incarnation ?

C’est ce que défend Gilles Deleuze en plusieurs points de son œuvre, notamment le chapitre premier de 'Différence et Répétition', lorsque, examinant la distinction entre le fond des choses et leur surface, il écrit : "Le fond qui remonte n’est plus au fond, mais acquiert une existence autonome ; la forme qui se réfléchit dans ce fond n’est plus une forme, mais une ligne abstraite agissant directement sur l’âme." Dans les dialogues avec Claire Parnet, Deleuze déclare : "Individus ou groupes, nous sommes faits de lignes." L’individuation suivrait donc une ligne. Mais comment décrire cette ligne et la dynamique qui la gouverne ?

Gilles Deleuze suggère que cette ligne se subdivise en trois tendances : "La ligne de fuite première, de bordure ou de frontière, se relativise dans la seconde ligne, qui se laisse stopper ou couper dans la troisième." Que sont ces lignes ? Des flux antagonistes de trois ordres : coupure, fêlure, rupture. Les lignes de coupure sont des agencements de type binaire, segmentants, ordonnants, des forces de maîtrise et de surcodage par évidement de l’élan vital. Cela peut rappeler ce que Nietzsche qualifiait d’apollinien. Les lignes de rupture sont des lignes chaotiques de pente naturelle, de "fuite" vers un devenir animal, une faim impétueuse de remplissement. Elles semblent s’opposer aux lignes de coupure, et évoquer en cela le concept de dionysiaque. Entre les deux, ni tranchante-évidante, ni fuyante-affamée, il y a la ligne de fêlure, qui selon Deleuze avance par "chutes" et "élans", tel un flux moléculaire à quanta.

Notre hypothèse est la suivante : la ligne de vécu correspondrait à une ligne spatio-temporelle de fêlure par opposition affirmative à la pression des deux autres lignes. Les lignes de coupure exerceraient une force antispatiale, dans une tentative d’entretenir un monde de pure forme, homogène dans son ordonnancement. Les lignes de rupture exerceraient une force antitemporelle, dans une tentative d’entretenir une ivresse constante, un monde de pur fond. La ligne de vie semble être création d’espace-temps, poussée expulsant les blocs monolithiques apolliniens et limitant les faims circulaires dionysiaques en pulsant vers une direction singulière.

Mais quelle est cette direction vers laquelle tend la ligne de vie, si ce n’est ni la forme pure, ni le pur fond ? Quelle est cette fêlure constitutive de la dynamique de la ligne de vie, comment fonctionne-t-elle ? N’est-elle pas tout simplement le résultat d’un processus duel que nous appellerons le "se mouvoir en regardant de côté" ? Et cette latéralisation, cette répétition du regard de côté, n’est-elle pas ce qui crée, à travers la figure du quart de cercle, l’espace et le temps, bref, l’horizon d’une quatrième ligne, circulaire, délimitant le territoire du monde vivant ?



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Écrit par : chantal | 07.12.2010

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