Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12.05.2007

VAIS-JE ALLER À LA TAVERNE ?

medium_Spirale.2.jpg

'Matières', Jacques Rouby


« Qu’est-ce que ça veut dire le tissu de l’âme ? », se demande Deleuze en lisant Leibniz. Ce qui compose le tissu de l’âme, c’est un fourmillement de petites inclinations. Ces inclinations plient l’âme dans tous les sens. Ce n’est pas seulement une métaphore, c’est le vrai fond du réel : « Un fourmillement de différences, un pluralisme des différences libres, sauvages ou non domptées… » Voilà l’essence des âmes : des plis qui se font et se défont à chaque instant dans tous les sens : c’est un « prurit », une « inquiétude ». Comme si mille petits ressorts agissaient dans diverses directions, selon des forces élastiques. L’âme est un être vivant, multiple, un réseau infini et bouillonnant de microvariations différentielles. Le tissu de l’âme, en constante « disparation », forme des microplis, des virtualités de plis. Comment ce bouillonnement, ce fourmillement tendant vers le pli va-t-il former des lignes ?

« De quel côté est-ce que je vais plier mon âme ? », voilà la question de l’inconscient. Le moi humain est le résultat de la production, avec un maximum de petites perceptions, d’une perception distinguée, une inclinaison, un « pli décisif » qui forme une ligne d’action. Ce pli décisif, ce pli « décisoire », est celui de l’action. La ligne de vie est formée par l’association des plis décisoires qui nous ont incliné ici et là, à faire ceci, à dire cela. On peut envisager d’ores et déjà que si trois forces complémentaires s’opposent – coupure sociale de dressage, rupture de la pliure par retour à la différence pure de la disparation, fêlure individuelle du ni-ni (ni Apollon, ni Dionysos), cela puisse finir par former une forme d’individuation, aussi peu originale ou autonome apparaisse-t-elle à première vue et à ce stade de notre développement.

L’âme n’est en tous cas pas une balance fixe sur laquelle on mettrait des poids. La vraie figure, le seul schéma possible de la délibération animique est pour Deleuze relisant Leibniz un schéma d’inflexion : il n’y a que des inflexions dans l’âme, des inclinaisons qui tracent de plus ou moins grands plis qui sont les sillons de l’action. Le moi est délibératoire : il se construit dans le temps et l’espace virtuel qu’on accorde à l’élaboration d’un pli décisoire, entraînant une ligne d’action dans l’espace réel. Qu’est-ce qui donne à un mouvement son unité linéaire ? C’est l’âme plieuse, qui est l’unité du mouvement. « Vais-je aller à la taverne ou travailler ? » Le monde nous meut en désirs et contre-désirs, imaginations et passages à l’acte.

Mais pourquoi l’âme trace-t-elle des lignes plutôt que d’occuper, par exemple, un point ? C’est une question d’amplitude du balancier, de déploiement de l’espace des plis et d’incarnation. L’âme qui occupe un point n’est pas incarnée, tout au plus est-elle en sommeil ou damnée. Lorsqu’une âme vient au monde, c’est un corps qui se déplie. Devenir spirituel, c’est déplier son corps. Toutes les âmes forment des lignes en fonction d’amplitudes diverses, d’espaces internes de pliure plus ou moins vastes – à l’exception donc des « damnés », qui sont les âmes qui tendent à vouloir réduire leur amplitude au simple point, un point de pure haine du Tout (« Je hais Dieu ! »). Une âme totalement dépliée, inversement, on peut le déduire, serait pure affirmation de tout ou envie du Tout.




________

09:35 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

Les commentaires sont fermés.