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13.05.2007

LE MONSTRE

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« Imaginons, nous dit Deleuze , quelque chose qui se distingue – et pourtant ce dont il se distingue ne se distingue pas de lui. L’éclair par exemple se distingue du ciel noir, mais doit le traîner avec lui, comme s’il se distinguait de ce qui ne se distingue pas. On dirait que le fond monte à la surface sans cesser d’être le fond. » La différence est donc posée d’abord comme une lutte « monstrueuse » de l’indifférencié contre soi-même. Elle est l’agir de l’Être, sa volonté de détermination en perpétuel écoulement et métamorphose, un mouvement qu’en des accents nietzschéens Deleuze nomme « cruauté ». C’est le fond qui veut monter à la surface, c’est le vouloir devenir pli, ligne, du fond, qui n’est pas un vouloir devenir forme plastique. C’est le dionysiaque qui veut paraître sans tomber dans le régime de l’apollinien. « La différence, c’est le monstre. » C’est-à-dire ce qui tend à se montrer, à se faire monstration, sans épouser la forme, plutôt même en dissolvant celle-ci, en faisant vaciller ses droites et ses piliers rigides.

En revanche, si la différence ne tend pas vers la forme, on pourrait se représenter qu’elle tende vers l’organe, c’est-à-dire la vie fonctionnante. La différence, ce serait alors la pulsion de l’indifférencié générant des organes, c’est-à-dire des réseaux interconnectés de sous-ensembles, liés par la loi du plus grand et du plus petit. La différence ne serait pas une monstration de l’un mais d’ensembles de grand et de petit. Ni la diversité, ni l’altérité, mais l’opposition de grandeurs pouvant rentrer, une fois dans le champ de la représentation, sous les principes de l’identité, de l’opposition, de l’analogie, de la ressemblance.

Mais soumettre la différence aux exigences de la représentation organique, c’est en voiler l’élément « orgique ». Longtemps la pensée a voulu dire le chaos, « faire couler un peu du sang de Dionysos dans les veines organiques d’Apollon ». Ivresse, écartèlement, évanouissement, décentrement, tels sont les catégories de la différence, que la représentation ne peut jamais rejoindre tout à fait puisque la représentation est au contraire centration. On pourrait dire que la différence est l’espace pur éternel (un « spatium inextensif et non qualifié » ), le chaos fondamental, pure intensité qui gronde. L’homme n’habite la plupart du temps que l’espace-temps du dessus, un espace dénaturé et empli de vides – à l’exception de certains psychotiques, de certains moines bouddhistes, de certains musiciens, artistes ou autres personnes sachant momentanément fusionner avec l’altérité et la source, par réduction de l’ego.

La différence n’est pas une abstraction. Elle est « l’être du sensible », c’est le monde de la « disparation » et des substrats d’émergences. La différence est infra-subjective, infra-individuelle, comme on s’en doutait, mais elle est aussi spirituelle, animique, vivante et multiple. « Ce qui se révèle alors, c’est l’être, qui se dit de différences qui ne sont ni dans la substance ni dans un sujet : autant d’affirmations souterraines. »



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