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17.05.2007

LE SO(U)RCIER

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Le désir est "meute et contagion de meute". Mais, note Deleuze, "partout où il y a multiplicité, vous trouverez aussi un individu exceptionnel, et c’est avec lui qu’il faudra faire alliance pour devenir-animal." Le désir passe donc par des polarités exceptionnelles. Comment les définir ? C’est le "chef de bande", le "maître de meute". Surtout, c’est "l’Anomal" de l’animal. Anomal a un sens différent de anormal. A-normal, nous dit Deleuze, adjectif latin sans substantif, qualifie ce qui n’a pas de règle ou ce qui contredit la règle, tandis que "a-nomalie", substantif grec qui a perdu son adjectif, désigne "l’inégal, le rugueux, l’aspérité, la pointe de déterritorialisation." L’Anomal est une position spatiale ou un ensemble de positions par rapport à une multiplicité.

Quelle est la nature de l’anomal ? L’anomal n’est pas un individu exceptionnel domestiqué, mais ce n’est pas non plus un porteur d’espèce qui présenterait les caractères spécifiques ou génériques à l’état le plus pur, modèle ou exemplaire unique, perfection typique incarnée, terme éminent d’une série, ou support d’une correspondance absolument harmonieuse. L’anomal n’est ni individu ni espèce, il ne porte que des affects, et ne comporte ni sentiments familiers ou subjectivés, ni caractères spécifiques ou significatifs.

L’anomal est un "phénomène de bordure". Chaque multiplicité est bordée par une ligne enveloppante qui est son anomalie. Et incarnée, cette anomalie porte la figure du "sorcier", c’est-à-dire celui qui sait invoquer les puissances de la source vitale et les nomme. Serait-ce là l’incarnation du sujet libre, ce sorcier, ce sourcier, cet "Outsider" ?

Si le sujet, c’est l’Anomal, il est la frontière entre deux groupes de flux, entre deux meutes, entre deux tendances. Qu’est-ce à dire que le sujet soit frontière ? D’abord qu’il n’existe que comme limite, c’est-à-dire qu’il n’a pas de matérialité intrinsèque. Le sujet est membrane vibratile, limite de l’organe. Il donne sens à ce qui l’anime de l’intérieur, il le porte à la monstration, mais il ne s’en définit pas. Il est une ligne enveloppante. Est-ce une autre ligne que les trois lignes de coupure, de rupture et de fêlure ? Deleuze écrit avec Guattari que l’Anomal est l’alliance nécessaire au devenir mais qu’il conduit les transformations de devenir ou les passages de multiplicités toujours plus loin sur la ligne de fuite. Donc le sujet sain idéal, c’est la ligne de fuite comme enveloppe organique d’une production vitale, et à ce titre on comprend qu’il ne soit jamais qu’en devenir. Le sujet est un "expérimenter". On retrouve le faire exister ce qui n’existe pas.

Les moments de ce devenir sujet, Deleuze les appelle des Heccéités, c’est-à-dire des degrés, des intensités. Mais ces intensités d’individuation permettent-elles de définir un humain actif ? Ne doit-on pas au contraire se rappeler que du fait de sa fêlure temporelle intrinsèque, le sorcier ne peut jamais dire je ? Ou, dit inversement, que l’homme ne peut être, en tant qu’individu, jamais pleinement actif ?

Cette question nous ramène au Nietzsche et la philosophie de Deleuze. L’homme est-il essentiellement réactif ? Nietzsche présente le triomphe des forces réactives comme quelque chose d’essentiel dans l’homme et son histoire. "Le ressentiment, la mauvaise conscience sont constitutifs de l’humanité de l’homme, le nihilisme est le concept a priori de l’histoire universelle ; c’est pourquoi vaincre le nihilisme, libérer la pensée de la mauvaise conscience et du ressentiment, signifie surmonter l’homme, détruire l’homme, même le meilleur." C’est dans son essence que l’homme est dit "maladie de peau de la terre."

À la question "l’homme est-il essentiellement réactif ?", il faut répondre oui à l’homme comme résultat, mais non à l’homme comme devenir de forces. L’homme peut être actif comme moyen terme, comme vecteur, mais pour être essentiellement actif il doit se rendre capable d’affirmer. Or pour être capable d’affirmer, le sujet doit sortir de l’ego cogito qui le coupe de sa spontanéité, c’est-à-dire rouvrir les vannes de la différence.

On a l’impression pourtant que tantôt le sujet affirme le je, et dès lors nie sa spontanéité différentielle, tantôt il se fait canal de la différence, et il parle par exemple comme poète, c’est-à-dire sans identification à un Je ("Je est un autre"). Peut-on concevoir un sujet qui s’affirme comme je tout en disant le fond de l’être, cet "éternel retour du Dissimilaire" ? Peut-on concevoir un sujet qui soit manifestation ascendante en première personne ? Oui, à condition que son Je ne soit pas réductible à un Moi, à condition que son Je soit un Soi qui englobe le Moi réduit au point de retournement de la haine du Tout en affirmation de l’éternel retour du nouveau à partir du corps sans organes. Le so(u)rcier ne parle pas en première personne comme ego, mais au nom des esprits, dans le dire dansant de la transe de l’être.

Le sujet anomal, le chef de meute, est aussi spontané qu’on puisse l’être : "La spontanéité dont j’ai conscience dans le Je pense ne peut être comprise comme l’attribut d’un être substantiel et spontané, mais seulement comme l’affection d’un moi passif qui sent que sa propre pensée, sa propre intelligence, ce par quoi il dit Je, s’exerce en lui et sur lui, non pas par lui."

La singularité du sujet semble possible comme so(u)rcier, celui qui désire le Tout et qui en vit, par lequel le Tout s’exprime.



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