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19.05.2007

L'ESPRIT DE L'ESCALIER

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Nous allons faire un court voyage en mer poétique, faisant escale sur les terres des mots des Élégies de Duino, de Rainer Maria Rilke. Car c’est ainsi que nous définirons pour commencer l’esprit de l’escalier : non pas seulement le ressentiment de celui qui, étant sujet d’un vécu, assujetti par le passé, ne prend conscience des choses que comme un "c’était donc ça – ç’aurait pu être mieux", mais également le mouvement de celui qui, ne pouvant se fixer ni à la mer, ni à la terre, est en perpétuelle escale nomade.

"Qui nous a ainsi retournés, pour que, quoi que nous fassions, nous soyons dans la position d’un qui s’en va ?", se demande la huitième élégie. L’homme s’éprouve comme tourné dans une direction plutôt qu’une autre, face à quelque chose plutôt qu’une autre, être partiel, être de point de vue et donc simultanément de lumière et d’aveuglement. L’impression donnée par cette question est celle d’une non-coïncidence avec l’action, d’un décollement du monde vivant. Nous sommes positionnés, donc localement délimités, et nous n’occupons pas le tout de l’espace, nous quittons un état des lieux pour un autre, une escale pour une autre. L’idée de retournement suppose qu’il y aurait une façon d’avancer non plus comme quelqu’un qui s’en va mais comme quelqu’un qui vient, ou en tous cas quelqu’un qui tout en se déplaçant reste, quelqu’un qui tout en s’éloignant est toujours en son point d’origine.

Or qu’est-ce que s’éloigner sans s’en aller ? C’est s’étendre. C’est ce que Leibniz appellerait l’amplitude d’âme. Pour qu’en déployant une action nous nous étendions, il faut qu’il y a une dilatation, donc un centre même mouvant. Or ce que semble dire la question de la huitième élégie, c’est que l’humain est perpétuellement mobile, point d’éloignement sur lequel on n’a pas prise. Qui n’a pas fait l’expérience exaspérante de quelqu’un a qui on dit quelque chose qui nous paraît important, tandis que cette personne dérive ailleurs, ne se fixe pas à ce qui vient d’être dit (précisément parce qu’elle ressent une intention d’importance chez son vis-à-vis) ? On donne un rivage à l’escalier, mais celui-ci est déjà en partance, préférant le vague de la mer à la révélation qu’on lui offre et à laquelle il ne portera pas foi. Mais l’esprit de l'escale fera que cette personne repensera plus tard, probablement, à ce qu’on lui a dit, à la dernière escale, puisqu’une escale se définit toujours par les escales passées et à venir.

"Nous ne sommes pas en accord. Sommes pas, comme les oiseaux migrateurs, informés", dit la quatrième élégie. S’il y avait en nous un flair vital, s’il y avait en nous quelque chose de l’ordre d’un instinct de vie projectif, qui nous pousserait vers une plus grande vitalité dans l’avenir, alors peut-être nous vivrions au présent, en accord avec le présent. Mais nous n’avons aucune information immédiate de ce que notre acte présent pourra donner dans l’avenir, tandis que l’oiseau sait que sa migration l’emporte vers le point d’eau et le meilleur temps. L’oiseau a une foi aveugle dans sa migration, son déplacement est orienté, et de plus il ne perd pas de vue son point d’origine puisqu’il y retournera. L’oiseau migrateur étend son âme, de son point de départ à son point d’arrivée. L’homme, manquant d’information, manquant en apparence d’instinct de vie projectif, se déplace en perdant de vue son point de départ : il fait escale, mais ne sait plus d’où il est parti, pourquoi il est parti, et où il va.

"Oh quand, arbres de vie, hibernaux ?", demande encore la quatrième élégie. Nous ne sommes pas des arbres de vie car nous nous déplaçons sans garder racine, nous ne savons pas maintenir la vie en hiver, nous fuyons plutôt que nous endurons, faute de longanimité. Seule la longanimité, l’extension d’âme, permettrait de traverser l’hiver, puisque d’autres points de l’âme seraient en été. "Nous rangeons. Ça s’effondre. Nous rerangeons et c’est nous qui nous effondrons", énonce la huitième élégie. C’est aussi cela l’esprit d’escalier, une volonté d’archiver le passé par la rétrospective. Si j’avais dit cela, ceci se serait passé. Cause et effet comme une manière de ranger la vie projetée dans le passé. Nous fonctionnons tous de la même manière ; ce n’est pas une singularité qui range mais un on affairé : "Nous rangeons." Tantôt ce sont les objets qui ne tiennent pas, tantôt c’est le sujet. Un face à face qui sépare et donc détruit le flux vital. Tant que je range, je suis un cogito face à des objets que je range. J’ordonne le monde, je l’entretiens comme "maître et possesseur". Mais le monde n’est pas matériel, donc il donne l’impression à l’esprit ra(n)geur de s’effondrer. Et si l’on parvient à régimenter le monde comme objectal alors nous perdons le lien avec notre singularité, nous nous éparpillons en miroir brisé, le sujet ne se reflétant plus que comme objet.

Le monde comme effondrement perpétuel, c’est le monde du "spectateur", "tourné vers le tout". "Vois comme il se fait peur et comme il raye l’air telle une fêlure qui court à travers une tasse", dit encore la huitième élégie. Nous voulons être une coupe qui contienne tout, par rétention, par concentration assoiffée, oubliant que le monde est "l’ouvert". Nous voulons enfermer l’ouvert dans notre tasse subjective par peur de disparaître et dès lors, par pression, une fêlure court et nous devenons cette fêlure. Ressentiment de la "chauve-souris" qui a peur de mourir, mais qui a tout aussi peur de vivre au grand jour, dans l’ouvert diurne.

Comment ne plus être seulement un escalier qui se fuit de port en port, "sans cesser de faire nos adieux" ? Comment être à la fois la terre, la mer, l’escale, le bateau et le navigateur ? Étendre son âme. Leibniz disait : avoir une âme ample. Le cours de Deleuze sur Leibniz distingue le damné, celui dont l’âme occupe un point de haine du Tout, et le libéré, celui dont l’âme occupe une amplitude tendant vers un infini charnel, vivant, sensitif et non seulement abstrait, et dont les actes et les pensées à chaque instant tentent d’occuper cette amplitude. Inutile de préciser que la plupart du temps, sans effort, nous sommes des damnés plutôt que des anges. Il faudrait être les deux, point et extension de la surface de l’âme : "Ange et marionnette : alors enfin ça joue. Arrive ensemble alors ce que sans cesse nous divisons rien qu’en existant", dit la quatrième élégie.

Mais les anges marionnettes forment des danses fugaces. Nous redevenons vite comme des écrivains en perpétuelle gestation, vivant dans le "prétexte" plutôt que dans le Texte tissu du monde. Et pourquoi ? Parce que l’escalier, l’esprit voyageur est assoiffé de nouveau, tiré par l’idée qu’il serait mieux ailleurs, aimanté par l’idée de l’escale absolue. Ce rêve de "l’espace pur où s’ouvrent les fleurs" (huitième élégie) nous mène de port en port comme des poissons après leur appât. Nous "convoitons", nous voulons avoir l’être et par-là l’effondrons. Nous percevons notre paradis perdu comme un monde, comme un lieu, comme un objet localisé et non comme un "non-lieu sans non : le pur, l’insurveillé qu’on respire et qu’on sait infini et ne convoite pas." L’envie de l’envieux veut localiser l’être en un spectacle privé dont il pourrait jouir comme un avoir et de ce fait il est toujours à l’affût. Le comique de l’homme : cet affût est si poussé que l’hyperspectateur ne voit plus rien, ne s’attardant pas à une impression qui pourrait éclore en fleur. Une escale en chasse une autre, un affût en chasse un autre et je ne vis rien, et je n’y vois rien, et tout est toujours fini à peine commencé : "Ça s’appelle un destin : être en face et rien que cela, toujours être en face", dit la huitième élégie.

L’amour nous sauvera-t-il ? Peu probable, selon Rilke : "Lorsque chacun se hausse à la bouche de l’autre et y porte la sienne – boisson contre boisson : oh comme le buveur alors, étrangement, s’échappe de son geste", dit la deuxième élégie. Dans la relation amoureuse, nous n’échappons pas à l’affût, au spectacle de nous-mêmes et dès lors sortons de la grâce d’un baiser. Sujet contre sujet plutôt que perte et abandon du sujet. Avidité et impatience, localisation spatio-temporelle de la jouissance plutôt qu’extension et dilatation de l’âme : "Ange, et quand même je réclamerais après toi ! Tu ne viens pas. Car toujours mon appel à moi est plein de va-t’en ; ce courant si fort t’empêche d’avancer", pleure la septième élégie. Passion de la fuite de l’escalier, passion de la contraction en un point de chute. Il faut croire qu’on n’aime rien de plus que d’être seul, que d’être ailleurs au point de s’y perdre sans s’y trouver, de repousser la vie en son débord.

Il faut croire que l’esprit de l’escalier n’aime rien de plus que la mort : "Car auprès de la mort on ne voit plus la mort, on fixe le dehors, avec peut-être un grand regard de bête. Les amants, n’était l’autre qui barre la vue, en sont près et s’étonnent…" (huitième élégie). Mais nous croyons fuir en toute innocence vers la mort comme être de vivant sommeil, en réalité nous courrons en toute avidité vers la jouissance par avoir de la création, le rêve d’avoir Tout qui nous fait repousser le quelque chose comme une chose et non comme une graine émergeante. Hélas nous ne pouvons pas avoir Tout. Nous ne pouvons que devenir Tout par extension de notre âme dans toutes les directions, y compris le passé. Mais ce passé nous fait souvent horreur, puisque nous n’y étions pas étendus, mais escaliers éphémères où le destin posait ses pieds sans les nettoyer. Le passé n’est pas notre passé et c’est pourquoi nous le haïssons. Car il nous faut accepter d’être un autre.

Nous l’avons suggéré : qui dit âme qui s’étend dit origine par création d’un centre même mouvant. À chaque instant l’âme qui étend son amplitude a un centre. Qu’est ce centre ? Rien d’autre que la volonté de ne pas se perdre et d’être soi. Ce n’est pas la mort qui nous effraie, car nous n’en savons rien et en espérons tout, au fond. Ce qui nous effraie, c’est de ne pas savoir qui nous sommes, d’avoir plusieurs personnalités (plusieurs contractions de l’âme), et donc plusieurs possibles et impossibles. Ce qui nous effraie c’est de nous perdre en mer ou d’errer sur terre, et c’est pour cela que nous entretenons l’esprit de l’escalier, cet entre deux papillonnant de peu de souffle. Être à la fois la terre et la mer et le navigateur, voilà le salut de l’âme qui s’étend dans l’ouvert. Et la mer c’est encore la terre, un foyer vivant : "Et nous, qui pensons bonheur ascendant, nous ressentirions l’émotion, qui à peu près nous jette à terre, en voyant tomber de l’heureux", dit la dixième élégie. Spinoza suggérait que nous sommes loin de savoir ce que peut un corps, la joie dont un corps est capable. Il semble que l’humanité n’ait pas encore exploré toute l’étendue de son âme, et qu’elle est alourdie par la plainte ou la complainte. Nous sommes encore élégiaques. Nous pensons le bonheur au lieu de le vivre. De plus nous l’imaginons ascendant en regardant vers le ciel, alors que le bonheur est, s’il existe, une dilatation spatiale plutôt qu’une téléportation transcendantale. Nous ne sommes plus fidèles à la Terre, dirait Nietzsche, et c’est pour cela que les fruits de l’heureux nous échappent en tombant à côté de nos mains avides et non reconnaissantes.

Nous avons une pensée du manque encore et donc de l’élégie. Et peut-être n’en sortirons nous jamais. Peut-être serons-nous toujours des escaliers, point mobiles allant de port en port à la recherche du havre absolu et (déjà) regretté. La vie nous donnerait peut-être le temps d’étendre notre âme, mais l’envie est là qui veille à l’élastique et contracte l’âme en volontés d’avoir. Quel est le point d’origine qui permettrait l’extension malgré l’envie ? N’est-ce pas l’envie elle-même ? L’envie à sa racine comme désir sans manque, comme pure retenue irrépressible ?

Deuxième élégie : "Ah nous aussi puissions-nous découvrir de l’humain ainsi pur, mince, retenu, une bande de terre à nous, fertile entre fleuve et rocher. Car notre cœur encore nous surpasse toujours, comme eux. Et nous ne savons plus le suivre du regard en des images qui l’apaisent, ni dans des corps divins en qui, plus grand, il se modère." L’espoir est permis donc, même pour Rilke. Car notre cœur nous surpasse, comme celui des dieux. Mais cet espoir est en même temps notre désespoir, puisque nous ne savons plus étendre notre âme dans la durée et dans l’espace. Notre âme, notre vitalité nous déborde et c’est à la foi notre chance et notre perte. Notre chance car nous portons toujours en nous la tension extensive vers un corps divin et terrien. Notre perte car ce débord nous fait fuir de toute part et faire escale au pied des objets de l’envie. Ici placer un rire intérieur et clamer ce dernier passage de la dixième élégie :

"Des gaspilleurs de douleurs, nous.
Comme d’avance, en la triste durée, nous les surveillons, au cas où elles iraient jamais finir. Mais non, voyons, elles sont notre feuillage en plein hiver, notre sombre pervenche, une des saisons de l’année secrète –, et pas seulement saison –, elles sont site, colonie, camp, sol et domicile.
Mais vrai ! malheur, qu’elles sont étrangères, les ruelles de la ville-douleur, où, dans le silence, le faux que fait trop de bruit couvrant tout, au sortir du moule du vide, solide, parade le lingot : le bruit tout doré, le pétaradant monument.
Oh comme, sans laisser de trace, un ange leur piétinerait leur marché aux consolations, borné par leur église achetée toute faite : proprette, fermée, désertée comme une poste le dimanche.
Mais au-dehors toujours frisottent les franges de la foire.
Balançoires de la liberté ! Plongeurs et bateleurs de l’ardeur !
Et de la chance faite belle le stand de tir figuré où ça frétille de la cible et où ça sonne le fer-blanc lorsque la touche un plus adroit. Sans cesse il tombe de bravos en hasard, vu que les baraques y vont de leurs tambours, réclames, braillements, pour toutes curiosités. Mais pour adultes, il reste à voir comment se reproduit l’argent, anatomiquement, et pas seulement pour l’amusement…"




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Commentaires

Ce court voyage nous conduit tout naturellement à Supervielle, et d'escale en escale à ses escaliers.
Bon vent, Jules...
Il fait bon te lire, et te relire.

Écrit par : Escallier Philippe | 06.10.2007

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