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23.05.2007

AUTEURS, VOUS ÊTES DES ACTIFS, PAS DES RÉACTIFS

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Qu’est-ce qu’un écrivain ? Quelqu’un qui passe à la postérité pour avoir écrit des livres avec une sublime sincérité, doublée d’une originalité reconnue souvent… post-mortem ? Peut-être, mais en attendant, parmi les humbles vivants, un grand nombre d'auteurs non moins sincères, non moins travailleurs, vivent dans une relative précarité. Le darwinisme ambiant voudrait qu’on ne s’apitoie guère sur leur sort. Ils n’ont qu’à écrire des best-sellers. Seulement voilà, l’écrivain, homme ou femme, est souvent quelqu’un qui s’ennuie à la lecture des best-sellers et tente de créer quelque chose de différent, ne serait-ce que par égard pour son lecteur. Résultat : ses livres se vendent peu et ses amis le consolent : au moins as-tu publié.

La France est dit-on le pays du cinéma. Près de 200 films, non-rentables pour la plupart, sont produits chaque année, en grande partie grâce au statut d’intermittent du spectacle. La question est simple : pourquoi ne pas créer un statut d’intermittent de la publication livresque ? Pourquoi les écrivains doivent-ils multiplier des activités rémunératrices qui souvent non aucun lien avec l’écriture pour pouvoir financer leur honteuse passion – pour l’exercice de laquelle le temps leur est alors compté. Griffonner inlassablement des romans ou des essais qui permettent à l’humanité de mieux se connaître, de sans cesse se redéfinir ou de défricher de nouvelles voies, visions et voix, même si ces textes ne rencontrent qu’un millier de lecteurs, voire moins, ne donnerait-il pas droit à une reconnaissance sociale autre qu’un sourire gêné ou admiratif ? Bref, ne doit-on pas bénéficier d’un minimum de tranquillité financière pour écrire un livre ?

Il est temps de relancer une réflexion collective des auteurs et des éditeurs sur cette idée : toute publication d’un livre pourrait donner lieu à des indemnités prélevées sur un fonds dont le financement et le fonctionnement restent à définir. Pourraient alimenter ce fonds : une part du budget de l'État, ainsi que des bénéfices accumulés par les best-sellers, par les ventes de livres tombés dans le domaine public ou pourquoi pas un pourcentage des bénéfices du CAC 40 ou de la très discutable redevance télévisuelle – pourquoi ne pas imaginer d'ailleurs une redevance éditoriale ?

Un réaction cynique à cette proposition consistera à dire que l’écrivain doit se maintenir « hors système ». Mais c’est là une illusion de belle âme : on le sait au moins depuis Aristote, nous sommes tous embarqués, et qu’on le veuille ou non animaux politiques. À nous donc de poser les règles qui peuvent améliorer la vie sur notre navire commun, afin qu’il ne finisse pas comme le Titanic. L’une des priorités est de reconnaître économiquement l'existence d'un travail mental et créatif non immédiatement rentable. Le sens commun continue, emporté par les impératifs inconscients de la rentabilité financière, à déprécier la créativité heuristique : des expressions familières très fréquentes comme « Tu te prends la tête » ou « branlette intellectuelle » sont la pour en témoigner. L'auteur, et plus largement le créateur, doit assumer la noblesse de la prise de tête et en revendiquer l’utilité publique. Les masturbateurs ne sont jamais ceux que l'on croit.

Une autre critique à la revendication d’un meilleur statut économique de l’auteur consistera à dire que techniquement, l’affaire serait irréalisable. Mais outre que les mesures économiques aux calculs alambiqués sont monnaie courante, l’argument techniciste est un leurre qui détourne le sujet de l’essentiel, celui de l’incapacité de notre société à imaginer des figures intermédiaires entre le chômage et l’emploi, entre la productivité du chiffre d’affaires et l’apparente improductivité de ceux qui n’ont pas de feuille de paie et produisent un travail culturel et civilisationnel. La valeur d’un produit culturel, comme le rappelle l’économiste Antonella Corsani, n’est pas le résultat exclusif d’un temps productif classique : « L’activité déborde l’emploi. »

C'est donc bien sur une redéfinition de la population active qu'une économie plus juste et plus riche devrait reposer.


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