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19.05.2007

L'ESPRIT DE L'ESCALIER

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Nous allons faire un court voyage en mer poétique, faisant escale sur les terres des mots des Élégies de Duino, de Rainer Maria Rilke. Car c’est ainsi que nous définirons pour commencer l’esprit de l’escalier : non pas seulement le ressentiment de celui qui, étant sujet d’un vécu, assujetti par le passé, ne prend conscience des choses que comme un "c’était donc ça – ç’aurait pu être mieux", mais également le mouvement de celui qui, ne pouvant se fixer ni à la mer, ni à la terre, est en perpétuelle escale nomade.

"Qui nous a ainsi retournés, pour que, quoi que nous fassions, nous soyons dans la position d’un qui s’en va ?", se demande la huitième élégie. L’homme s’éprouve comme tourné dans une direction plutôt qu’une autre, face à quelque chose plutôt qu’une autre, être partiel, être de point de vue et donc simultanément de lumière et d’aveuglement. L’impression donnée par cette question est celle d’une non-coïncidence avec l’action, d’un décollement du monde vivant. Nous sommes positionnés, donc localement délimités, et nous n’occupons pas le tout de l’espace, nous quittons un état des lieux pour un autre, une escale pour une autre. L’idée de retournement suppose qu’il y aurait une façon d’avancer non plus comme quelqu’un qui s’en va mais comme quelqu’un qui vient, ou en tous cas quelqu’un qui tout en se déplaçant reste, quelqu’un qui tout en s’éloignant est toujours en son point d’origine.

Or qu’est-ce que s’éloigner sans s’en aller ? C’est s’étendre. C’est ce que Leibniz appellerait l’amplitude d’âme. Pour qu’en déployant une action nous nous étendions, il faut qu’il y a une dilatation, donc un centre même mouvant. Or ce que semble dire la question de la huitième élégie, c’est que l’humain est perpétuellement mobile, point d’éloignement sur lequel on n’a pas prise. Qui n’a pas fait l’expérience exaspérante de quelqu’un a qui on dit quelque chose qui nous paraît important, tandis que cette personne dérive ailleurs, ne se fixe pas à ce qui vient d’être dit (précisément parce qu’elle ressent une intention d’importance chez son vis-à-vis) ? On donne un rivage à l’escalier, mais celui-ci est déjà en partance, préférant le vague de la mer à la révélation qu’on lui offre et à laquelle il ne portera pas foi. Mais l’esprit de l'escale fera que cette personne repensera plus tard, probablement, à ce qu’on lui a dit, à la dernière escale, puisqu’une escale se définit toujours par les escales passées et à venir.

"Nous ne sommes pas en accord. Sommes pas, comme les oiseaux migrateurs, informés", dit la quatrième élégie. S’il y avait en nous un flair vital, s’il y avait en nous quelque chose de l’ordre d’un instinct de vie projectif, qui nous pousserait vers une plus grande vitalité dans l’avenir, alors peut-être nous vivrions au présent, en accord avec le présent. Mais nous n’avons aucune information immédiate de ce que notre acte présent pourra donner dans l’avenir, tandis que l’oiseau sait que sa migration l’emporte vers le point d’eau et le meilleur temps. L’oiseau a une foi aveugle dans sa migration, son déplacement est orienté, et de plus il ne perd pas de vue son point d’origine puisqu’il y retournera. L’oiseau migrateur étend son âme, de son point de départ à son point d’arrivée. L’homme, manquant d’information, manquant en apparence d’instinct de vie projectif, se déplace en perdant de vue son point de départ : il fait escale, mais ne sait plus d’où il est parti, pourquoi il est parti, et où il va.

"Oh quand, arbres de vie, hibernaux ?", demande encore la quatrième élégie. Nous ne sommes pas des arbres de vie car nous nous déplaçons sans garder racine, nous ne savons pas maintenir la vie en hiver, nous fuyons plutôt que nous endurons, faute de longanimité. Seule la longanimité, l’extension d’âme, permettrait de traverser l’hiver, puisque d’autres points de l’âme seraient en été. "Nous rangeons. Ça s’effondre. Nous rerangeons et c’est nous qui nous effondrons", énonce la huitième élégie. C’est aussi cela l’esprit d’escalier, une volonté d’archiver le passé par la rétrospective. Si j’avais dit cela, ceci se serait passé. Cause et effet comme une manière de ranger la vie projetée dans le passé. Nous fonctionnons tous de la même manière ; ce n’est pas une singularité qui range mais un on affairé : "Nous rangeons." Tantôt ce sont les objets qui ne tiennent pas, tantôt c’est le sujet. Un face à face qui sépare et donc détruit le flux vital. Tant que je range, je suis un cogito face à des objets que je range. J’ordonne le monde, je l’entretiens comme "maître et possesseur". Mais le monde n’est pas matériel, donc il donne l’impression à l’esprit ra(n)geur de s’effondrer. Et si l’on parvient à régimenter le monde comme objectal alors nous perdons le lien avec notre singularité, nous nous éparpillons en miroir brisé, le sujet ne se reflétant plus que comme objet.

Le monde comme effondrement perpétuel, c’est le monde du "spectateur", "tourné vers le tout". "Vois comme il se fait peur et comme il raye l’air telle une fêlure qui court à travers une tasse", dit encore la huitième élégie. Nous voulons être une coupe qui contienne tout, par rétention, par concentration assoiffée, oubliant que le monde est "l’ouvert". Nous voulons enfermer l’ouvert dans notre tasse subjective par peur de disparaître et dès lors, par pression, une fêlure court et nous devenons cette fêlure. Ressentiment de la "chauve-souris" qui a peur de mourir, mais qui a tout aussi peur de vivre au grand jour, dans l’ouvert diurne.

Comment ne plus être seulement un escalier qui se fuit de port en port, "sans cesser de faire nos adieux" ? Comment être à la fois la terre, la mer, l’escale, le bateau et le navigateur ? Étendre son âme. Leibniz disait : avoir une âme ample. Le cours de Deleuze sur Leibniz distingue le damné, celui dont l’âme occupe un point de haine du Tout, et le libéré, celui dont l’âme occupe une amplitude tendant vers un infini charnel, vivant, sensitif et non seulement abstrait, et dont les actes et les pensées à chaque instant tentent d’occuper cette amplitude. Inutile de préciser que la plupart du temps, sans effort, nous sommes des damnés plutôt que des anges. Il faudrait être les deux, point et extension de la surface de l’âme : "Ange et marionnette : alors enfin ça joue. Arrive ensemble alors ce que sans cesse nous divisons rien qu’en existant", dit la quatrième élégie.

Mais les anges marionnettes forment des danses fugaces. Nous redevenons vite comme des écrivains en perpétuelle gestation, vivant dans le "prétexte" plutôt que dans le Texte tissu du monde. Et pourquoi ? Parce que l’escalier, l’esprit voyageur est assoiffé de nouveau, tiré par l’idée qu’il serait mieux ailleurs, aimanté par l’idée de l’escale absolue. Ce rêve de "l’espace pur où s’ouvrent les fleurs" (huitième élégie) nous mène de port en port comme des poissons après leur appât. Nous "convoitons", nous voulons avoir l’être et par-là l’effondrons. Nous percevons notre paradis perdu comme un monde, comme un lieu, comme un objet localisé et non comme un "non-lieu sans non : le pur, l’insurveillé qu’on respire et qu’on sait infini et ne convoite pas." L’envie de l’envieux veut localiser l’être en un spectacle privé dont il pourrait jouir comme un avoir et de ce fait il est toujours à l’affût. Le comique de l’homme : cet affût est si poussé que l’hyperspectateur ne voit plus rien, ne s’attardant pas à une impression qui pourrait éclore en fleur. Une escale en chasse une autre, un affût en chasse un autre et je ne vis rien, et je n’y vois rien, et tout est toujours fini à peine commencé : "Ça s’appelle un destin : être en face et rien que cela, toujours être en face", dit la huitième élégie.

L’amour nous sauvera-t-il ? Peu probable, selon Rilke : "Lorsque chacun se hausse à la bouche de l’autre et y porte la sienne – boisson contre boisson : oh comme le buveur alors, étrangement, s’échappe de son geste", dit la deuxième élégie. Dans la relation amoureuse, nous n’échappons pas à l’affût, au spectacle de nous-mêmes et dès lors sortons de la grâce d’un baiser. Sujet contre sujet plutôt que perte et abandon du sujet. Avidité et impatience, localisation spatio-temporelle de la jouissance plutôt qu’extension et dilatation de l’âme : "Ange, et quand même je réclamerais après toi ! Tu ne viens pas. Car toujours mon appel à moi est plein de va-t’en ; ce courant si fort t’empêche d’avancer", pleure la septième élégie. Passion de la fuite de l’escalier, passion de la contraction en un point de chute. Il faut croire qu’on n’aime rien de plus que d’être seul, que d’être ailleurs au point de s’y perdre sans s’y trouver, de repousser la vie en son débord.

Il faut croire que l’esprit de l’escalier n’aime rien de plus que la mort : "Car auprès de la mort on ne voit plus la mort, on fixe le dehors, avec peut-être un grand regard de bête. Les amants, n’était l’autre qui barre la vue, en sont près et s’étonnent…" (huitième élégie). Mais nous croyons fuir en toute innocence vers la mort comme être de vivant sommeil, en réalité nous courrons en toute avidité vers la jouissance par avoir de la création, le rêve d’avoir Tout qui nous fait repousser le quelque chose comme une chose et non comme une graine émergeante. Hélas nous ne pouvons pas avoir Tout. Nous ne pouvons que devenir Tout par extension de notre âme dans toutes les directions, y compris le passé. Mais ce passé nous fait souvent horreur, puisque nous n’y étions pas étendus, mais escaliers éphémères où le destin posait ses pieds sans les nettoyer. Le passé n’est pas notre passé et c’est pourquoi nous le haïssons. Car il nous faut accepter d’être un autre.

Nous l’avons suggéré : qui dit âme qui s’étend dit origine par création d’un centre même mouvant. À chaque instant l’âme qui étend son amplitude a un centre. Qu’est ce centre ? Rien d’autre que la volonté de ne pas se perdre et d’être soi. Ce n’est pas la mort qui nous effraie, car nous n’en savons rien et en espérons tout, au fond. Ce qui nous effraie, c’est de ne pas savoir qui nous sommes, d’avoir plusieurs personnalités (plusieurs contractions de l’âme), et donc plusieurs possibles et impossibles. Ce qui nous effraie c’est de nous perdre en mer ou d’errer sur terre, et c’est pour cela que nous entretenons l’esprit de l’escalier, cet entre deux papillonnant de peu de souffle. Être à la fois la terre et la mer et le navigateur, voilà le salut de l’âme qui s’étend dans l’ouvert. Et la mer c’est encore la terre, un foyer vivant : "Et nous, qui pensons bonheur ascendant, nous ressentirions l’émotion, qui à peu près nous jette à terre, en voyant tomber de l’heureux", dit la dixième élégie. Spinoza suggérait que nous sommes loin de savoir ce que peut un corps, la joie dont un corps est capable. Il semble que l’humanité n’ait pas encore exploré toute l’étendue de son âme, et qu’elle est alourdie par la plainte ou la complainte. Nous sommes encore élégiaques. Nous pensons le bonheur au lieu de le vivre. De plus nous l’imaginons ascendant en regardant vers le ciel, alors que le bonheur est, s’il existe, une dilatation spatiale plutôt qu’une téléportation transcendantale. Nous ne sommes plus fidèles à la Terre, dirait Nietzsche, et c’est pour cela que les fruits de l’heureux nous échappent en tombant à côté de nos mains avides et non reconnaissantes.

Nous avons une pensée du manque encore et donc de l’élégie. Et peut-être n’en sortirons nous jamais. Peut-être serons-nous toujours des escaliers, point mobiles allant de port en port à la recherche du havre absolu et (déjà) regretté. La vie nous donnerait peut-être le temps d’étendre notre âme, mais l’envie est là qui veille à l’élastique et contracte l’âme en volontés d’avoir. Quel est le point d’origine qui permettrait l’extension malgré l’envie ? N’est-ce pas l’envie elle-même ? L’envie à sa racine comme désir sans manque, comme pure retenue irrépressible ?

Deuxième élégie : "Ah nous aussi puissions-nous découvrir de l’humain ainsi pur, mince, retenu, une bande de terre à nous, fertile entre fleuve et rocher. Car notre cœur encore nous surpasse toujours, comme eux. Et nous ne savons plus le suivre du regard en des images qui l’apaisent, ni dans des corps divins en qui, plus grand, il se modère." L’espoir est permis donc, même pour Rilke. Car notre cœur nous surpasse, comme celui des dieux. Mais cet espoir est en même temps notre désespoir, puisque nous ne savons plus étendre notre âme dans la durée et dans l’espace. Notre âme, notre vitalité nous déborde et c’est à la foi notre chance et notre perte. Notre chance car nous portons toujours en nous la tension extensive vers un corps divin et terrien. Notre perte car ce débord nous fait fuir de toute part et faire escale au pied des objets de l’envie. Ici placer un rire intérieur et clamer ce dernier passage de la dixième élégie :

"Des gaspilleurs de douleurs, nous.
Comme d’avance, en la triste durée, nous les surveillons, au cas où elles iraient jamais finir. Mais non, voyons, elles sont notre feuillage en plein hiver, notre sombre pervenche, une des saisons de l’année secrète –, et pas seulement saison –, elles sont site, colonie, camp, sol et domicile.
Mais vrai ! malheur, qu’elles sont étrangères, les ruelles de la ville-douleur, où, dans le silence, le faux que fait trop de bruit couvrant tout, au sortir du moule du vide, solide, parade le lingot : le bruit tout doré, le pétaradant monument.
Oh comme, sans laisser de trace, un ange leur piétinerait leur marché aux consolations, borné par leur église achetée toute faite : proprette, fermée, désertée comme une poste le dimanche.
Mais au-dehors toujours frisottent les franges de la foire.
Balançoires de la liberté ! Plongeurs et bateleurs de l’ardeur !
Et de la chance faite belle le stand de tir figuré où ça frétille de la cible et où ça sonne le fer-blanc lorsque la touche un plus adroit. Sans cesse il tombe de bravos en hasard, vu que les baraques y vont de leurs tambours, réclames, braillements, pour toutes curiosités. Mais pour adultes, il reste à voir comment se reproduit l’argent, anatomiquement, et pas seulement pour l’amusement…"




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17.05.2007

LE SO(U)RCIER

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Le désir est "meute et contagion de meute". Mais, note Deleuze, "partout où il y a multiplicité, vous trouverez aussi un individu exceptionnel, et c’est avec lui qu’il faudra faire alliance pour devenir-animal." Le désir passe donc par des polarités exceptionnelles. Comment les définir ? C’est le "chef de bande", le "maître de meute". Surtout, c’est "l’Anomal" de l’animal. Anomal a un sens différent de anormal. A-normal, nous dit Deleuze, adjectif latin sans substantif, qualifie ce qui n’a pas de règle ou ce qui contredit la règle, tandis que "a-nomalie", substantif grec qui a perdu son adjectif, désigne "l’inégal, le rugueux, l’aspérité, la pointe de déterritorialisation." L’Anomal est une position spatiale ou un ensemble de positions par rapport à une multiplicité.

Quelle est la nature de l’anomal ? L’anomal n’est pas un individu exceptionnel domestiqué, mais ce n’est pas non plus un porteur d’espèce qui présenterait les caractères spécifiques ou génériques à l’état le plus pur, modèle ou exemplaire unique, perfection typique incarnée, terme éminent d’une série, ou support d’une correspondance absolument harmonieuse. L’anomal n’est ni individu ni espèce, il ne porte que des affects, et ne comporte ni sentiments familiers ou subjectivés, ni caractères spécifiques ou significatifs.

L’anomal est un "phénomène de bordure". Chaque multiplicité est bordée par une ligne enveloppante qui est son anomalie. Et incarnée, cette anomalie porte la figure du "sorcier", c’est-à-dire celui qui sait invoquer les puissances de la source vitale et les nomme. Serait-ce là l’incarnation du sujet libre, ce sorcier, ce sourcier, cet "Outsider" ?

Si le sujet, c’est l’Anomal, il est la frontière entre deux groupes de flux, entre deux meutes, entre deux tendances. Qu’est-ce à dire que le sujet soit frontière ? D’abord qu’il n’existe que comme limite, c’est-à-dire qu’il n’a pas de matérialité intrinsèque. Le sujet est membrane vibratile, limite de l’organe. Il donne sens à ce qui l’anime de l’intérieur, il le porte à la monstration, mais il ne s’en définit pas. Il est une ligne enveloppante. Est-ce une autre ligne que les trois lignes de coupure, de rupture et de fêlure ? Deleuze écrit avec Guattari que l’Anomal est l’alliance nécessaire au devenir mais qu’il conduit les transformations de devenir ou les passages de multiplicités toujours plus loin sur la ligne de fuite. Donc le sujet sain idéal, c’est la ligne de fuite comme enveloppe organique d’une production vitale, et à ce titre on comprend qu’il ne soit jamais qu’en devenir. Le sujet est un "expérimenter". On retrouve le faire exister ce qui n’existe pas.

Les moments de ce devenir sujet, Deleuze les appelle des Heccéités, c’est-à-dire des degrés, des intensités. Mais ces intensités d’individuation permettent-elles de définir un humain actif ? Ne doit-on pas au contraire se rappeler que du fait de sa fêlure temporelle intrinsèque, le sorcier ne peut jamais dire je ? Ou, dit inversement, que l’homme ne peut être, en tant qu’individu, jamais pleinement actif ?

Cette question nous ramène au Nietzsche et la philosophie de Deleuze. L’homme est-il essentiellement réactif ? Nietzsche présente le triomphe des forces réactives comme quelque chose d’essentiel dans l’homme et son histoire. "Le ressentiment, la mauvaise conscience sont constitutifs de l’humanité de l’homme, le nihilisme est le concept a priori de l’histoire universelle ; c’est pourquoi vaincre le nihilisme, libérer la pensée de la mauvaise conscience et du ressentiment, signifie surmonter l’homme, détruire l’homme, même le meilleur." C’est dans son essence que l’homme est dit "maladie de peau de la terre."

À la question "l’homme est-il essentiellement réactif ?", il faut répondre oui à l’homme comme résultat, mais non à l’homme comme devenir de forces. L’homme peut être actif comme moyen terme, comme vecteur, mais pour être essentiellement actif il doit se rendre capable d’affirmer. Or pour être capable d’affirmer, le sujet doit sortir de l’ego cogito qui le coupe de sa spontanéité, c’est-à-dire rouvrir les vannes de la différence.

On a l’impression pourtant que tantôt le sujet affirme le je, et dès lors nie sa spontanéité différentielle, tantôt il se fait canal de la différence, et il parle par exemple comme poète, c’est-à-dire sans identification à un Je ("Je est un autre"). Peut-on concevoir un sujet qui s’affirme comme je tout en disant le fond de l’être, cet "éternel retour du Dissimilaire" ? Peut-on concevoir un sujet qui soit manifestation ascendante en première personne ? Oui, à condition que son Je ne soit pas réductible à un Moi, à condition que son Je soit un Soi qui englobe le Moi réduit au point de retournement de la haine du Tout en affirmation de l’éternel retour du nouveau à partir du corps sans organes. Le so(u)rcier ne parle pas en première personne comme ego, mais au nom des esprits, dans le dire dansant de la transe de l’être.

Le sujet anomal, le chef de meute, est aussi spontané qu’on puisse l’être : "La spontanéité dont j’ai conscience dans le Je pense ne peut être comprise comme l’attribut d’un être substantiel et spontané, mais seulement comme l’affection d’un moi passif qui sent que sa propre pensée, sa propre intelligence, ce par quoi il dit Je, s’exerce en lui et sur lui, non pas par lui."

La singularité du sujet semble possible comme so(u)rcier, celui qui désire le Tout et qui en vit, par lequel le Tout s’exprime.



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16.05.2007

PRENDRE RACINE EN VUE DU MOUVEMENT

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Cher Luis,

"On n’est pas sorti de l’auberge." L’autre jour, tu évoquais le "Vais-je aller à la taverne ?" de Deleuze. Ce matin, tu travailles encore à ton roman, et de temps en temps tu marques une pause, essoufflé, tout en chantant sur un air d’opéra : "On n’est pas sorti de l’auberge."

Tu te dis que tu as bien encore quatre mois de travail, que chaque phrase doit être reprise, que tout ça ne respire pas encore, n’est pas assez ample, que ça sent encore l’échafaudage et l’impatience maigre. Mais savoir qu’il y a encore du travail te réjouit, car tu sens ce qu’il y a à faire, et tu entrevois (tu l'espères...) que c’est possible, puisque tes premiers essais en laboratoire semblent le prouver (le prouver à qui ? À toi seul – car c’est le plus dur chemin de l’auteur, peut-être jamais tout à fait atteint, que d'être à la fois le cheval et le cavalier, de se constituer une autorité sans validation externe).

Quant au résultat, il devra être celui d’un travail mené à terme, si possible vivant : être moins dans la considération du bien et du mal esthétique, de l’air du temps ou du modernisme, mais plutôt dans la nécessité interne, sentie, qu’un roman soit tissé de chair et de souffle. Cela prend beaucoup d’énergie, car c’est à partir du désir que tu écris vraiment et que tu construiras lentement un organisme en mouvement plutôt qu’une plaquette autopromotionnelle de mots secs.

Écrire est comme faire l’amour ; on ne peut pas faire ça à longueur de journée, à moins de tomber dans la pornographie, la simulation ou l’abattage distant et vide.

Cesser de pratiquer le recouvrement panique du vide dans ce que nous faisons. Cesser de nous précipiter éperdus dans les petites morts, pierres sur lesquelles nous sautillons comme pour mieux rejoindre la Grande (Ah, cette impatience d'en finir chez les hommes !). Respirer et plonger dans le flux vivant où les candences sont moins infernales. Se donner le luxe de la durée, et avoir le courage de se tromper. Mais se tromper seulement aux yeux des autres, et au bout d’un chemin cohérent pour soi : s'en tenir au même tronc le temps qu'un arbre se déploie.

Bref, tu n'es pas sorti de l'auberge.
Mais tant que tu chantes, ça va.
C'est l'aube qui émerge.


Amicalement,

Arsenal du Midi.



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13.05.2007

LE MONSTRE

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« Imaginons, nous dit Deleuze , quelque chose qui se distingue – et pourtant ce dont il se distingue ne se distingue pas de lui. L’éclair par exemple se distingue du ciel noir, mais doit le traîner avec lui, comme s’il se distinguait de ce qui ne se distingue pas. On dirait que le fond monte à la surface sans cesser d’être le fond. » La différence est donc posée d’abord comme une lutte « monstrueuse » de l’indifférencié contre soi-même. Elle est l’agir de l’Être, sa volonté de détermination en perpétuel écoulement et métamorphose, un mouvement qu’en des accents nietzschéens Deleuze nomme « cruauté ». C’est le fond qui veut monter à la surface, c’est le vouloir devenir pli, ligne, du fond, qui n’est pas un vouloir devenir forme plastique. C’est le dionysiaque qui veut paraître sans tomber dans le régime de l’apollinien. « La différence, c’est le monstre. » C’est-à-dire ce qui tend à se montrer, à se faire monstration, sans épouser la forme, plutôt même en dissolvant celle-ci, en faisant vaciller ses droites et ses piliers rigides.

En revanche, si la différence ne tend pas vers la forme, on pourrait se représenter qu’elle tende vers l’organe, c’est-à-dire la vie fonctionnante. La différence, ce serait alors la pulsion de l’indifférencié générant des organes, c’est-à-dire des réseaux interconnectés de sous-ensembles, liés par la loi du plus grand et du plus petit. La différence ne serait pas une monstration de l’un mais d’ensembles de grand et de petit. Ni la diversité, ni l’altérité, mais l’opposition de grandeurs pouvant rentrer, une fois dans le champ de la représentation, sous les principes de l’identité, de l’opposition, de l’analogie, de la ressemblance.

Mais soumettre la différence aux exigences de la représentation organique, c’est en voiler l’élément « orgique ». Longtemps la pensée a voulu dire le chaos, « faire couler un peu du sang de Dionysos dans les veines organiques d’Apollon ». Ivresse, écartèlement, évanouissement, décentrement, tels sont les catégories de la différence, que la représentation ne peut jamais rejoindre tout à fait puisque la représentation est au contraire centration. On pourrait dire que la différence est l’espace pur éternel (un « spatium inextensif et non qualifié » ), le chaos fondamental, pure intensité qui gronde. L’homme n’habite la plupart du temps que l’espace-temps du dessus, un espace dénaturé et empli de vides – à l’exception de certains psychotiques, de certains moines bouddhistes, de certains musiciens, artistes ou autres personnes sachant momentanément fusionner avec l’altérité et la source, par réduction de l’ego.

La différence n’est pas une abstraction. Elle est « l’être du sensible », c’est le monde de la « disparation » et des substrats d’émergences. La différence est infra-subjective, infra-individuelle, comme on s’en doutait, mais elle est aussi spirituelle, animique, vivante et multiple. « Ce qui se révèle alors, c’est l’être, qui se dit de différences qui ne sont ni dans la substance ni dans un sujet : autant d’affirmations souterraines. »



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12.05.2007

VAIS-JE ALLER À LA TAVERNE ?

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'Matières', Jacques Rouby


« Qu’est-ce que ça veut dire le tissu de l’âme ? », se demande Deleuze en lisant Leibniz. Ce qui compose le tissu de l’âme, c’est un fourmillement de petites inclinations. Ces inclinations plient l’âme dans tous les sens. Ce n’est pas seulement une métaphore, c’est le vrai fond du réel : « Un fourmillement de différences, un pluralisme des différences libres, sauvages ou non domptées… » Voilà l’essence des âmes : des plis qui se font et se défont à chaque instant dans tous les sens : c’est un « prurit », une « inquiétude ». Comme si mille petits ressorts agissaient dans diverses directions, selon des forces élastiques. L’âme est un être vivant, multiple, un réseau infini et bouillonnant de microvariations différentielles. Le tissu de l’âme, en constante « disparation », forme des microplis, des virtualités de plis. Comment ce bouillonnement, ce fourmillement tendant vers le pli va-t-il former des lignes ?

« De quel côté est-ce que je vais plier mon âme ? », voilà la question de l’inconscient. Le moi humain est le résultat de la production, avec un maximum de petites perceptions, d’une perception distinguée, une inclinaison, un « pli décisif » qui forme une ligne d’action. Ce pli décisif, ce pli « décisoire », est celui de l’action. La ligne de vie est formée par l’association des plis décisoires qui nous ont incliné ici et là, à faire ceci, à dire cela. On peut envisager d’ores et déjà que si trois forces complémentaires s’opposent – coupure sociale de dressage, rupture de la pliure par retour à la différence pure de la disparation, fêlure individuelle du ni-ni (ni Apollon, ni Dionysos), cela puisse finir par former une forme d’individuation, aussi peu originale ou autonome apparaisse-t-elle à première vue et à ce stade de notre développement.

L’âme n’est en tous cas pas une balance fixe sur laquelle on mettrait des poids. La vraie figure, le seul schéma possible de la délibération animique est pour Deleuze relisant Leibniz un schéma d’inflexion : il n’y a que des inflexions dans l’âme, des inclinaisons qui tracent de plus ou moins grands plis qui sont les sillons de l’action. Le moi est délibératoire : il se construit dans le temps et l’espace virtuel qu’on accorde à l’élaboration d’un pli décisoire, entraînant une ligne d’action dans l’espace réel. Qu’est-ce qui donne à un mouvement son unité linéaire ? C’est l’âme plieuse, qui est l’unité du mouvement. « Vais-je aller à la taverne ou travailler ? » Le monde nous meut en désirs et contre-désirs, imaginations et passages à l’acte.

Mais pourquoi l’âme trace-t-elle des lignes plutôt que d’occuper, par exemple, un point ? C’est une question d’amplitude du balancier, de déploiement de l’espace des plis et d’incarnation. L’âme qui occupe un point n’est pas incarnée, tout au plus est-elle en sommeil ou damnée. Lorsqu’une âme vient au monde, c’est un corps qui se déplie. Devenir spirituel, c’est déplier son corps. Toutes les âmes forment des lignes en fonction d’amplitudes diverses, d’espaces internes de pliure plus ou moins vastes – à l’exception donc des « damnés », qui sont les âmes qui tendent à vouloir réduire leur amplitude au simple point, un point de pure haine du Tout (« Je hais Dieu ! »). Une âme totalement dépliée, inversement, on peut le déduire, serait pure affirmation de tout ou envie du Tout.




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10.05.2007

LA POSSIBILITÉ DE L'ARGENT

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La France est désormais décomplexée. Elle a évacué sa tradition idéaliste en la figure d’une psychologie de pure ambition pécuniaire. Rien à craindre de plus visiblement fascisant du nouveau Président que ce que l'Hexagone nous montre déjà depuis des années. En revanche, Monsieur S. a le mérite de se livrer avec ostentation à l’amour de l’argent et du confort bourgeois. Il l’a dit avant d’être élu : si j’échoue, je vais dans le privé. "J’ai envie de gagner de l’argent."

La France qui a élu Monsieur S. est celle qui a envie de gagner de l’argent. Il y aurait presque de quoi se réjouir d’être dans un pays où 46% des personnes n’a pas l’ambition de s’enrichir. Quant à ceux qui crient au scandale électoral, d’où sortent-ils ? Chirac valait-il mieux que Sarkozy ? Il était bien plus hypocrite (façon belle-âme) tout en favorisant la même société du lucre avec rétrécissement des valeurs nobles et sincères, la même société du mensonge en faveur, de la négation de l’Autre (du Soi) par l’affirmation d'un moi standardisé. Darwin contre Marx ? Plutôt Rank Xerox contre le printemps. Nicolas S. est un heureux, habile et séduisant arrivé, qui a le mérite de mettre en évidence avec moins de préchi-précha que son prédécesseur le premier scandale du Capital : l’existence de classes sociales et la naturalisation d’une pseudo supériorité psychologique des riches. Certes la gauche ne vaut pas mieux en décrétant que le bas est haut, que le pauvre ou l'immigré est précieux EN TANT QUE pauvre ou immigré. Seul est précieux l'homme (la femme) qui surmonte son moi standardisé et canalise sa supériorité en créativité. Élaborer la chance, favoriser le triomphe de la vie plutôt que l'embrigadement mortifère, cela demande beaucoup de travail. Du vrai travail. Un travail cosmique où la noblesse est de se juger soi-même, plutôt que de jauger de sa qualité à l'aune de valeurs en cours.

Pour avoir côtoyé tous les milieux sociaux, du plus élitiste au plus modeste, je confirme ce qu’on sait déjà : nulle part l’intelligence est répartie en force. Partout on compte des fous qui s’ignorent fous, des rêveurs confus ou orientés, des délirants qui encadrent leur folie ou finissent en démence ou en joie, des hargneux que la morale ou l'envie entrave et rend, in fine, beaux ou désespérés. Nicolas S. a le mérite d’exposer en plein jour le scandale des inégalités et l'absence d'horizon de la classe dominante. Idéologie américaine : celui qui travaille deviendra riche. Possible, mais au prix de quel appauvrissement de l’imaginaire, de quelle rénonciation aux différences créatrices et co(s)miquement aristocratiques, au prix de quel étouffement des possibilités humaines ?

Le travail des Nicolas S. est un divertissement de cloisonnement, un recouvrement des forces du devenir désirant au service de l'instinct de propriété. L’affairement du bourgeois boutiquier gravissant en ligne droite les échelons est éminemment incompatible avec ce que William Blake appelait l’errance qui mène au génie, c’est-à-dire à la réalisation de l’impossible.

Avec Nicolas S., rien de nouveau sous le soleil – le possible continue de renier sa multiplicité et ne porte toujours qu’un seul nom : argent.



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08.05.2007

SER UN INSTANTE

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Ser un Instante
(Rafael Guillén)


La certidumbre llega como un deslumbramiento.
Se existe por instantes de luz. O de tiniebla.
Lo demás son las horas, los telones de fondo,
el gris para el contraste. Lo demás es la nada.

Es un momento. El cuerpo se deshabita y deja
de ser la transparencia con que se ve a sí mismo.
Se incorpora a las cosas; se hace materia ajena
y podemos sentirlo desde un lugar remoto.

Yo recuerdo un instante en que París caía
sobre mí con el peso de una estrella apagada.
Recuerdo aquella lluvia total. París es triste.
Todo lo bello es triste mientras exista el tiempo.

Vivir es detenerse con el pie levantado,
es perder un peldaño, es ganar un segundo.
Cuando se mira un río pasar, no se ve el agua.
Vivir es ver el agua; detener su relieve.

Mi vagar se acodaba sobre el pretil de hierro
del Pont des Arts. De súbito, centelleó la vida.
Sobre el Sena llovía y el agua, acribillada,
se hizo piedra, ceniza de endurecida lava.

Nada altera su orden. Es tan sólo un latido
del ser que, por sorpresa, llega a ser perceptible.
Y se siente por dentro lo compacto del hierro,
y somos la mirada misma que nos traspasa.

La lucidez elige momentos imprevistos.
Como cuando en la sala de proyección, un fallo
interrumpe la acción, deja una foto fija.
Al pronto el ritmo sigue. Y sigue el hundimiento.

La pesada silueta de Louvre no se cuadraba
en el espacio. Estaba instalada en alguna
parte de mí, era un trozo de esa total conciencia
que hendía con su rayo la certeza absoluta.

Ser un instante. Verse inmerso entre otras cosas
que son. Después no hay nada. Después el universo
prosigue en el vacío su muerte giratoria.
Pero por un mometo se detiene, viviendo.

Recuerdo que llovía sobre París. Los árboles
también eran eternos a la orilla. Al segundo,
las aguas reanudaron su curso y yo, de nuevo,
las miraba sin verlas, perderse bajo el puente.





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03.05.2007

Pause

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Étrange site que celui-ci. Il me semble y avoir consigné les étapes d’un développement plus ou moins spirituel mais sincère, pour autant que l’on puisse identifier la sincérité au désir de dépassement et de compréhension de ces entités/devenirs codés que l’on appelle le soi et le monde.

Des habitués laissent ici leurs commentaires, et je ne connais pas dans l’Histoire humaine de précédent à ces dialogues Internet, ici ou ailleurs, relativement fous et enragés de quête de vérité, avec des êtres fantomatiques dont on ne peut fixer le visage et sentir l’aura, pour peu que cela soit possible d’une manière lucide.

Ce qui constitue le nerf de ces pages, c’est aussi le devoir de continuer ce qui fut commencé. Il peut parfois être sage d’abandonner, de passer à autre chose, et cela m’a plus d’une fois tenté. Peut-être le ferai-je, car aucun projet de ce type n’est sans fin. Peut-être est-ce ici ma dernière note. Lorsque l’on trace une figure, on doit choisir entre l’ébauche et le détail, et parfois, c’est le temps qui décide pour nous. Mais un travail est-il ébauché ou détaillé ? C’est aussi une question de point de vue. Du point de vue de la perfection, tout est ébauche.

Tout homme se cherche des affinités électives. Lorsqu’il les trouve, il n'est pas rare qu'il dépense autant d’énergie à les nier qu’il en a mis à les rechercher. Ce qui m’étonne ces jours-ci, c’est la capacité que nous avons, ou devrais-je dire que j’ai, à être mû par une incessante volonté de dépassement, une insatisfaction qui se déploie indifféremment contre moi-même et contre les autres.

Et pourtant, cette quête construit quelques certitudes : par exemple, je me découvre un grand respect de l’aristocratie morale, ce bel idéal parfois incarné, mais plus souvent fictif. Que nul homme ne soit sans failles et sans isolement, c’est une évidence. Mais j’admire ceux qui tendent vers l’absence de failles et vers la participation active à la construction d’un monde moins errant et chaotique, un monde porté vers le haut et l’élégance.

Tout en connaissant le paradoxe, la tragédie et l'aveuglement de l’humain : désirer le haut, c’est se poser en bas. Dialectique de l'autodestruction et de l'autoconstruction.

Salve.


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