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05.10.2007

VOCATIONS UTOPIQUES

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(Illustration de couverture de Johann Fournier)

À propos de 'Archéologies du Futur', de Fredric Jameson

Qui ose encore parler d'utopie, de rêver un monde radicalement autre, à une époque où le capitalisme semble l'horizon inéluctable d'un présent-absent perpétuel ? Bien entendu, la critique du capitalisme est désormais banale, intégrée par les acteurs financiers eux-mêmes. Mais elle est inoffensive, tant qu'on ne s'attaque pas à ce qui fait davantage perdurer le système : la foi en sa permanence et son caractère indépassable. En des termes plus simples, il s'agit de cette constatation banale, mille fois entendue : « Le capitalisme, ce n'est pas bien, mais il n'y a rien d'autre à lui substituer (ou alors ce serait pire). »

Contre ce découragement insidieux, il s'agit pour Jameson de réactiver la fonction politique de l'utopie, et pourquoi pas en relisant les classiques de la SF, genre littéraire dans lequel se déploie « l'angoisse de la perte
d'un futur » autre, radicalement différent.
Ce qui importe, nous rappelle ce livre à un moment où nous laissions peut-être aller à une mélancolie post-punk ou à la lassitude d'entendre des discours de gauche tristement gestionnaires, c'est de se livrer à une énergique et pourquoi pas onirique « perturbation du présent ».

Il ne s'agit pas ici - ou, soyons honnêtes, pas seulement - d'une nostalgie des mondes magiques, telle que peut la déployer le genre de la fantasy ou les rhétoriques du désenchantement du monde. Certes, l'argument du déclin de la magie au profit de l'omniprésence vide des images, au sein de l'espace capitaliste tardif, reste pertinent, mais ce qui fait la force de l'utopie, insiste Jameson, c'est davantage l'activité d'imaginer/penser (la réunion heureuse de ces deux termes est en soit une spécificité) une transformation des rapports humains : « conflits, désirs, souverainetés, amours, vocations...»

Jameson écrit : « Nous recherchons un concept qui ne transfèrera pas la théorie du sujet scindé sur la collectivité et qui s'abstiendra de promouvoir un mysticisme apolitique de l'infini et de l'inatteignable... Le désir nommé utopie doit être concret et continu. »

Loin donc d'une simple nostalgie de mondes meilleurs (ou alors sur le mode ironique), liée à un fantasme harponné à un âge d'or toujours révolu, à un paradise lost des possibles, l'agir politique de l'utopie commence par l'éveil d'une sensibilité à vocation transmutatrice, grâce à une transposition allégorique. La création utopiste est donc bien (malgré ses inévitables « naïvetés » conceptuelles) un geste critique et démystificateur, d'autant que le point nodal de beaucoup de ces mondes imaginaires est comme par hasard la suppression de l'argent, et ce bien avant Thomas More.

Qu'elle le veuille ou non, l'utopie parle toujours du présent, et c'est pourquoi, lorsque le présent n'arrive plus à se représenter, mais seulement à se reproduire, il y a aussi une crise de l'imagination utopique au sein des partis dits de gauche. Rappelons que selon Jameson, dans la postmodernité, la représentation n'apparaît même plus comme un dilemme, mais comme une impossibilité : la « raison cynique » lui substitue une multiplicité d'images, parmi lesquelles aucune ne correspond à la « vérité». Ce fameux relativisme postmoderne se trace dans passage de la maison à étages de la modernité à la pratique, d'inspiration cinématographique, du fondu enchaîné, qui semble être devenue le nouveau paradigme de notre conception du monde (en attendant le fondu déchaîné ?).

Mais l'esprit fusion peut être dans certaines conditions une chance concrète pour l'avenir, lorsqu'il permet d'entrevoir et donc de désirer des altérités réelles, des monstruosités viables, de réactiver le rapport entre l'Imagination (la trame globale de l'avenir) et la Fantaisie (le souci détaillé du quotidien).

À une époque où la défense des minorités et la réduction des pluralismes à une gestion par le moindre mal des rapports quotidiens passent pour un programme utopiste, le véritable esprit d'utopie, pris au sérieux et sorti des coffrets de Noël desdits « sous-genres » littéraires, peut encore perturber la propagande identitaire. La fabrique de « sous-groupes » humains prétendument « différents » (sur des bases naturalisées, l'Homo, le Black, la Femme, l'Enfant, le Bobo, le Jeune, etc...) participe de la soupape de sécurité, du désamorçage des détresses narcissiques.

Bref, près de quarante ans après Mai 68, Jameson nous démontre avec une originale vibration dans le style (flirtant parfois volontairement avec le fondu enchaîné mais pas avec la confusion) que ce n'est pas parce que l'imagination n'est pas au pouvoir qu'elle n'en a aucun.



'Archéologies du Futur, le désir nommé utopie',
de Fredric Jameson,
traduction de Nicolas Vieillescazes et Fabien Ollier,
éditions Max Milo, octobre 2007.

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Commentaires

Analyse passionnante. Comment ne le serait-elle pas à la lecture de F. Jameson?

Veuillez lire cette intéressante contribution sur le site suivant:

Fredric Jameson
Shifting Contexts of Science Fiction Theory

http://www.depauw.edu/sfs/review_essays/james42.htm

Écrit par : Renaud Bouchard | 25.10.2007

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