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28.10.2007

OASIS

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Il était une fois deux mondes séparés par un large fleuve. Le premier monde était peuplé par les Poètes. Le second était la terre de la Poésie. Le fleuve, on l’appelait Pourquoi. La terre de la Poésie était une terre d’abondance où poussaient des plantes inimaginables. Sans cesse de nouvelles espèces animales ou végétales y naissaient, comme par génération spontanée. La terre des Poètes était en revanche aride, comme un désert. Le fleuve Pourquoi était violent et sauvage, il emportait tout sur son passage, et semblait décourager toute traversée. Pourtant, régulièrement, il arrivait qu’un ou une Poète parvînt à passer de l’autre côté, sur une embarcation de fortune. De la terre de la Poésie, il ramenait quelques graines qui, plantées dans le désert des Poètes, donnaient peu à peu une oasis où les rouges-gorges venaient se poser. Du sol désertique jaillissait alors une fontaine. Au milieu du vide, ces oasis éphémères semblaient encore plus belles que les forêts luxuriantes de l’autre rive – peut-être était-ce à cause de la danse, des rires et des pleurs des assoiffés qui venaient se baigner à leur source.




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19.10.2007

LA RÉPONSE HUMAINE

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François Emmanuel a écrit un beau livre, 'La Question humaine'. Un film en a résulté récemment. La question humaine, c’est le destin, aussi sinueux qu'un point d'interrogation, d’une dialectique érotique et meurtrière, entre la musique et la technique, les deux versants du canyon humain. La musique, chant du Tout, mouvement fluide et sensuel, intuition d'un absolu. La technique, cet attachement à la maîtrise et à la précision qui dresse les maisons et les canons. La magie et le calcul.

Le monde de entreprise participe-t-il du même asservissement mortifère que les camps de concentration ? Il s’agit de considérer les humains comme les pièces d'une machine plutôt que des finalités spontanées. Et ne le faisons-nous pas chaque jour ? Les quelque dizaines de personnes que nous pouvons croiser du matin au soir, les quelque centaines que nous côtoyons dans la rue ou les transports, nous les voyons plus rarement comme des âmes incarnées que comme les éléments mobiles du décors, des obstacles ou les adjuvants de notre soif de domination.

Une scène est frappante et amusante : un chanteur de flamenco puis un chanteur de fado arrivent dans le film pour symboliser quelques minutes, face à des spectateurs parisiens moribonds et stupéfaits, toute l’âme dont l’humain est capable. Et puis un portable sonne entre deux plaintes de guitare à douze cordes. Partout le désir qui glisse entre violence et tendresse, tendu et hésitant entre Hitler et Shubert. Qui peut affirmer qu'il a pleinement choisi de suivre Shubert ?


à écouter : http://www.youtube.com/watch?v=RBo6TuUoz7Q
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15.10.2007

FEUX FOLLETS

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Hier j'ai rencontré une jeune femme qui n'avait que son sourire pour arme. Les pompiers occupaient la rue. Je lui ai demandé s'il y avait le feu, car on ne voyait pas de fumée ni de flammes. Et puis j'ai ajouté qu'en réalité je lui parlais parce qu'elle était jolie. Elle m'a répondu en souriant : "Alors le feu ne vous intéresse pas ?" Moi : "Il y a le feu partout, tout est en feu..." Après quelques propos échangés avec à-propos, j'apprends qu'elle lit Bartleby et étudie le Droit par dépit. Furtivement charmé, j'ai eu envie de lui écrire cette petite chanson simple sur un coin de papier :


Qu’est-ce qui rend belle
Une fille jolie ?
Qu’elle soit polie
Car celles
Qui ne jurent que par Machiavel
Sont pour moi des casus belli
Ajoutez-y un peu de folie
Une pincée intellectuelle
Et je la trouverai accomplie

Hélas dans nos villes
Trop de barbares
Étalent une vile
Humeur sans art
De l’amertume
La panoplie
Jamais ne les anoblit
(Au fond elles écument
Et se croient légères comme une plume)

Qu’est-ce qui rend belle
Une fille jolie ?
Qu’elle soit polie
Le cœur en fête
Peu girouette
Peu ramollie
Et j’en oublie

Car celles
Qui jurent par Machiavel
Me donnent plus envie d’un délit
Que d’une pirouette dans un lit


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09.10.2007

CONFESSION D'UN VANDALE

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« J’avoue, ouais, c’est moi qui ai donné un coup de poing au Monet d’Orsay samedi dernier, en pleine Nuit Blanche. Ce n’était pas un acte gratuit, nan. La vérité, c’est que lorsque j’étais petit, à Noël, ma grand-mère m’offrait toujours la même boîte de chocolats de chez Casino, avec en illustration ce Pont d’Argenteuil moche. C’était mon seul cadeau de Noël, ouais. Lorsque je me suis infiltré dans le musée d’Orsay, je ne pensais pas avoir ce choc, de retrouver ce souvenir d’enfance, et surtout de trouver ça beau, merde ! Alors que je me sentais si misérable petit avec ma boîte de chocolats pour seul cadeau de Noël à la con.
Alors quand l’alarme a sonné, j’ai senti une colère monter en moi, ouais. Cette image, on ne pouvait pas m’empêcher de la savourer, ce n’était pas la propriété de l’état et des riches, avec leurs systèmes de sécurité à la con. C’est ma seule image d’enfance qui brille maintenant ! En fait, j’ai tenté de voler le Monet, mais il était trop bien attaché. J’aurais bien uriné dessus, ouais, mais il était trop haut et je n’ai pas cette habileté. Alors j’ai donné ce coup de poing, nan pas contre l’image, mais contre ceux qui prétendent la posséder, et ceux qui font du monde un musée où tout est empaillé, même l’enfance…
En rentrant chez moi, j’ai mangé une tablette de chocolat mais ce n’était pas la même chose. Je regrette. Ouais. Mais voilà, combien d’entre nous ne vandalisent pas quotidiennement les belles images de leur vie, retournant leur colère contre eux-mêmes, parce que ces images sont toujours prostituées ailleurs, dans la pub, dans les musées, dans les films ? Merde, pardon, je ne sais plus ce que je dis. Mais bon, la beauté n’appartient à personne ! L’artiste la donne au monde, comme la nature, nan ? Et si Monet est digne d’être vendu aux marchands de chocolats, alors il est digne de mon poing, parce que l’œuvre d’art unique est un mythe, et d’ailleurs il paraît que Monet a peint sept fois cette vue, alors... Les musées croient présenter l’original, ils ne présentent que des fantômes empaillés les uns à côté des autres. On se croirait au rayon surgelés de l'hypermarché. Il faudrait un musée pour chaque tableau, à la rigueur. Enfin, je ne sais pas, tout ça s’embrouille dans ma tête avec des souvenirs d'enfance, et je peux vous dire que je n'idéalise pas mon enfance, moi ! Et puis en cognant, je me suis fait mal : il n’y avait pas de chocolats à l’intérieur, bien sûr. Il n’y avait pas d’enfance, ni de filtre d’éternelle jeunesse, ni de billets de banque alors que ce tableau vaut paraît-il des millions. Juste une image. Ils n’ont qu’à exposer la boîte de chocolats maintenant ! »

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06.10.2007

TRAGEDIANTE, COMEDIANTE

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Elle posa le livre qu’elle feuilletait d’un geste circulaire, comme au ralenti, sur la table du café. Il lui arrivait de se demander pourquoi la vie à Paris l’ennuyait souvent, pourquoi elle s’éclipsait rapidement, sous des prétextes improvisés et souvent mensongers, lorsqu’elle se trouvait à une table avec plusieurs personnes, voire une seule. Il lui semblait que les Parisiens manquaient désespérément de sens tragique. C’était d’après elle une fonction de l’âme que les Allemands (à lire leur philosophie) ou les Portugais (à écouter leur fado) connaissaient, mais les Français – « en général bien entendu », s’empressait-elle d’ajouter un peu gênée –, lui paraissaient parfois des animaux fatigants, qui n’arrivaient pas à prendre la beauté, la volupté, la poésie du tragique au sérieux, tandis qu’ils prenaient au sérieux les petits affects et les petits plaisirs volatiles de l’individu. Il y avait dans le sens tragique, ajoutait-elle encore, une triste joie impersonnelle que ne pouvaient approcher des êtres qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, fût-il ivre d’émotions et d’impressions de jouissances narcissiques. Finalement, l’absence de sens tragique, qu’un sourire futile venait souvent masquer, était peut-être de la lâcheté. Que cachait ce besoin maladif de légèreté ?

Un ami parisien lui avait un jour répondu en souriant : « Ton soit disant sens tragique, c’est le pire des narcissismes. En réalité, tu aimerais que les gens parlent de toi. Ce que tu ressens comme tragique, c’est l’indifférence du monde à ton égard. » Elle avait souri, intérieurement navrée : si seulement les choses pouvaient être aussi simples. Mais en réalité, elle savait que ce qui était tragique, ce n’était pas l’indifférence du monde à son égard, mais son indifférence à l’égard du monde. Cette idée que les jours n’étaient que de provisoires succédanés d’une vie absolue, intense et autre. Ailleurs.

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05.10.2007

VOCATIONS UTOPIQUES

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(Illustration de couverture de Johann Fournier)

À propos de 'Archéologies du Futur', de Fredric Jameson

Qui ose encore parler d'utopie, de rêver un monde radicalement autre, à une époque où le capitalisme semble l'horizon inéluctable d'un présent-absent perpétuel ? Bien entendu, la critique du capitalisme est désormais banale, intégrée par les acteurs financiers eux-mêmes. Mais elle est inoffensive, tant qu'on ne s'attaque pas à ce qui fait davantage perdurer le système : la foi en sa permanence et son caractère indépassable. En des termes plus simples, il s'agit de cette constatation banale, mille fois entendue : « Le capitalisme, ce n'est pas bien, mais il n'y a rien d'autre à lui substituer (ou alors ce serait pire). »

Contre ce découragement insidieux, il s'agit pour Jameson de réactiver la fonction politique de l'utopie, et pourquoi pas en relisant les classiques de la SF, genre littéraire dans lequel se déploie « l'angoisse de la perte
d'un futur » autre, radicalement différent.
Ce qui importe, nous rappelle ce livre à un moment où nous laissions peut-être aller à une mélancolie post-punk ou à la lassitude d'entendre des discours de gauche tristement gestionnaires, c'est de se livrer à une énergique et pourquoi pas onirique « perturbation du présent ».

Il ne s'agit pas ici - ou, soyons honnêtes, pas seulement - d'une nostalgie des mondes magiques, telle que peut la déployer le genre de la fantasy ou les rhétoriques du désenchantement du monde. Certes, l'argument du déclin de la magie au profit de l'omniprésence vide des images, au sein de l'espace capitaliste tardif, reste pertinent, mais ce qui fait la force de l'utopie, insiste Jameson, c'est davantage l'activité d'imaginer/penser (la réunion heureuse de ces deux termes est en soit une spécificité) une transformation des rapports humains : « conflits, désirs, souverainetés, amours, vocations...»

Jameson écrit : « Nous recherchons un concept qui ne transfèrera pas la théorie du sujet scindé sur la collectivité et qui s'abstiendra de promouvoir un mysticisme apolitique de l'infini et de l'inatteignable... Le désir nommé utopie doit être concret et continu. »

Loin donc d'une simple nostalgie de mondes meilleurs (ou alors sur le mode ironique), liée à un fantasme harponné à un âge d'or toujours révolu, à un paradise lost des possibles, l'agir politique de l'utopie commence par l'éveil d'une sensibilité à vocation transmutatrice, grâce à une transposition allégorique. La création utopiste est donc bien (malgré ses inévitables « naïvetés » conceptuelles) un geste critique et démystificateur, d'autant que le point nodal de beaucoup de ces mondes imaginaires est comme par hasard la suppression de l'argent, et ce bien avant Thomas More.

Qu'elle le veuille ou non, l'utopie parle toujours du présent, et c'est pourquoi, lorsque le présent n'arrive plus à se représenter, mais seulement à se reproduire, il y a aussi une crise de l'imagination utopique au sein des partis dits de gauche. Rappelons que selon Jameson, dans la postmodernité, la représentation n'apparaît même plus comme un dilemme, mais comme une impossibilité : la « raison cynique » lui substitue une multiplicité d'images, parmi lesquelles aucune ne correspond à la « vérité». Ce fameux relativisme postmoderne se trace dans passage de la maison à étages de la modernité à la pratique, d'inspiration cinématographique, du fondu enchaîné, qui semble être devenue le nouveau paradigme de notre conception du monde (en attendant le fondu déchaîné ?).

Mais l'esprit fusion peut être dans certaines conditions une chance concrète pour l'avenir, lorsqu'il permet d'entrevoir et donc de désirer des altérités réelles, des monstruosités viables, de réactiver le rapport entre l'Imagination (la trame globale de l'avenir) et la Fantaisie (le souci détaillé du quotidien).

À une époque où la défense des minorités et la réduction des pluralismes à une gestion par le moindre mal des rapports quotidiens passent pour un programme utopiste, le véritable esprit d'utopie, pris au sérieux et sorti des coffrets de Noël desdits « sous-genres » littéraires, peut encore perturber la propagande identitaire. La fabrique de « sous-groupes » humains prétendument « différents » (sur des bases naturalisées, l'Homo, le Black, la Femme, l'Enfant, le Bobo, le Jeune, etc...) participe de la soupape de sécurité, du désamorçage des détresses narcissiques.

Bref, près de quarante ans après Mai 68, Jameson nous démontre avec une originale vibration dans le style (flirtant parfois volontairement avec le fondu enchaîné mais pas avec la confusion) que ce n'est pas parce que l'imagination n'est pas au pouvoir qu'elle n'en a aucun.



'Archéologies du Futur, le désir nommé utopie',
de Fredric Jameson,
traduction de Nicolas Vieillescazes et Fabien Ollier,
éditions Max Milo, octobre 2007.

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01.10.2007

Aphorismes du lundi

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En ce moment, il m'arrive de composer des aphorismes, comme :

Les illusions perdues ne tombent jamais très loin.

Mais c'est moins drôle que celui-ci, de Michel de Montaigne :

"Ma vie a été remplie de terribles malheurs, dont la plupart ne se sont jamais produits."

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