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04.12.2009

La science de la magie quotidienne

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Faut-il posséder une bibliothèque dans sa salle de bains ? Le 10 février 2009, Florestan Princetou eut, l’espace d’un instant, l’orteil gauche aspiré par le siphon de sa baignoire. Il perdit l’équilibre, s’accrocha au rideau de douche, qui céda. Par l’effet de la mécanique ondulatoire, son corps fut projeté hors la baignoire. Sa tête alla percuter le pied du petit meuble rempli de livres que, pour faire de la place dans son studio, il venait d’installer la veille à côté de l’évier. Il ne perdit pas connaissance immédiatement. Mais la bibliothèque trembla. L’un des livres se détacha de l’ensemble pour venir donner le coup de grâce au crâne de Florestan ; c’était un volume assez bien conservé du dictionnaire historique des miracles de l’abbé Rouergue, édition de 1824.

Les idées sont comme les fruits. Elles ne tombent pas du ciel mais connaissent en nous – dans notre cerveau, notre esprit ou même notre corps – une lente maturation, en partie influencée par l’environnement extérieur, en partie favorisée par le désir le plus intime. Mais lorsqu’il reçut le dictionnaire des miracles sur la tête, Florestan, après avoir perdu conscience, ouvrit les yeux avec une certitude : celle de vouloir créer un monde miraculeux. Oui, se dit-il en passant de l’eau froide sur sa bosse : il fallait que chaque jour apporte son lot de miracles, sinon la vie ne valait pas la peine d’être vécue. Et ces miracles, si possible, il ne fallait pas les attendre comme le béotien moyen. Il fallait les créer, comme Jésus ou d’autres mystiques, bien que peut-être de manière moins spectaculaire – en se contentant peut-être pour commencer de ce que l'on appelle les petits miracles. Voilà ce que se dit Florestan ce matin-là, en se regardant dans la glace. Bien entendu, il n’avait aucune idée de la manière dont on crée un monde miraculeux. Aussi décida-t-il de s'incrire à l'Académie des sciences de la magie quotidienne. Peut-être leur programme incluait-il un cours sur les miracles ?

En attendant, il ouvrit le dictionnaire historique de l'abbé Rouergue au hasard, à la page 122. Ses yeux découvrirent l'inscription suivante : "Le plus grand des miracles consiste à voir autrement les phénomènes qui nous cerclent. Et voir autrement les phénomènes, c'est comprendre d'abord que nous les modelons à partir d'une source d'impressions toujours plus riches que leurs manifestations. Par paresse, en regardant autour de nous, en écoutant, en dialoguant, en pensant, nous modelons en reconnaissant, nous reproduisons plutôt que nous ne découvrons et inventons. Nous puisons en grande partie dans les archives de la conscience. Celui capable de regarder sans reconnaître, et de transmettre aux autres la passion neuve de ce regard, celui-là fera des miracles..."

Florestan relut ces phrases. Il décida de replonger profondément dans son bain. L'eau vint faire des vagues contre les rebords de marbre. Une mouette fit un vol plané au-dessus de l'écume. La pleine lune semblait vouloir se fondre avec l'horizon des flots, comme un phare ivre. Alors Florestan actionna le levier qui se trouvait à portée de sa main droite, et la baignoire opéra une poussée ascensionnelle, sous le regard étonné de ses voisins, qui le lendemain porteraient plainte au Syndic pour perforation de l'immeuble par un engin volant parfaitement identifié comme appartenant au jeune exhibitionniste Florestan Princetou, déjà repéré pour sa manie de répondre, lorsqu'on lui disait bonjour dans l'ascenseur : "Cela dépend."

 

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