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21.04.2010

MANGE-TOI

 

La femme trentenaire a commencé à se manger systématiquement. En elle trop d’éléments non vitaux pompaient l’énergie des autres. Elle était trop nombreuse encore. Il fallait procéder, à l’intérieur d'elle-même, à quelques meurtres. Cannibalisme interne. Autodigestion. Tu es ce que tu ne digères pas. Tu dois devenir ce qui a résisté à une méthodique autophagie.

C’est vertigineux, lorsqu’on y pense. On passe tant de temps à accumuler des expériences, qui font naître en nous autant d’entités contradictoires. À lire tant de livres, à absorber tant de connaissances qui en nous ont du mal à s’unifier. Et puis un jour, raconte-t-elle, dans l’espace déterminé d’une soirée parisienne, on pédale en plein salon sur un vélo d’appartement, tout en parlant négligemment à un jeune homme assis à côté, amusé, timide. Tout à coup on aperçoit une immense glace, devant soi, et l’on ne se reconnaît pas.

L’on se trouve spirituellement – si ce que nous voyons est le reflet de notre paysage intérieur – un peu bouffie, gonflée, remplie d’un volume en partie superflu. D’autres diraient : mal dégrossie. L’apparence physique redouble une identité encore trop vacillante, lourde, aqueuse, vite fatiguée car transportant trop de fardeaux vains et de sécrétions toxiques. Le chameau de Nietzsche. Une seule solution à cette congestion : se manger. Pas complètement. Se manger, me dit-elle. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la pure expression de soi. Le corps triomphant.

Car l’essentiel doit être ici dit : la faim qui nous anime sans cesse peut devenir une alliée, à condition de se tourner aussi – surtout ? – vers l’intérieur. Le pire de soi est encore un plus sain aliment que le meilleur de l’autre.

La faim la ronge ces derniers temps, sous forme d’impatience ; faim mentale, physique, d’événements, de beauté, d’amour, de joie, de différence, d’orgies, en somme de tout ce qui s’oppose à l’ennui et au rien, au temps mort. Cette faim ne doit pas se chercher autant d’objets extérieurs, elle le sent. Il faut manger son ennui, son inaction, son absence d’imagination, il faut manger ce qui en soi n’est plus que chair morte, pensées lourdes et stériles, conditionnements, habitudes mauvaises, petits désirs détournés de leur pureté. Tourner son désir vers soi.

Peut-être certains bons morceaux s’ajouteront-ils aux abats ? Satisfaire alors sa faim de sublime en lui donnant le meilleur aliment qui soi : soi.

Je me mange, impératif catégorique, murmure-t-elle.

Et toi aussi, mange-toi ! Ou alors explose...

 

 

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