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22.04.2010

Le visage du monde

 

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Henri se trouvait dans le corps d’un dragon longiligne, un serpent géant aux organes humains. L’animal se déplaçait à travers la campagne à une vitesse vertigineuse. Henri portait une chemise verte taillée dans les rosiers et le tangage balançait sa tête de gauche à droite. Il se sentait immensément heureux et seul. Il y avait en lui des torrents de neige et un baume solaire qui réchauffait les pierres. Il sentait que l’avenir serait son présent, doux comme un songe, intense comme une promenade sur les braises du désir et du temps. C’était un dimanche de mars et les températures extérieures étaient encore froides. Nous étions, selon le calendrier en vigueur, dans la deuxième décennie du XXI siècle, mais Henri savait que ce calendrier était caduc. Il y avait quelque chose de rassurant dans le fait d’accepter le monde tel qu’il nous avait été légué, avec ses représentations normées, ses émotions prédéterminées, ses mots usés jusqu’à la corde, ses peurs toutes faites. Mais Henri faisait partie de la race des téméraires, celle dont il est dit qu’ils souffriront de la lâcheté de la plupart jusqu’au jour où ils rencontreront leurs semblables. Il lui arrivait encore de se ronger un peu les ongles, par solitude, mais depuis quelques temps il se savait de moins en moins seul. Il rencontrait de plus en plus souvent quelques nouveaux humains, ceux qui avaient compris que la civilisation occidentale s’était effondrée, ses fondations rongées par la médiocrité, les contradictions et l’absence de courage. Henri sourit ; il se sentait joyeux. La fin de ce monde était une bonne nouvelle. En revanche, il fallait précipiter sa chute.

Henri regarda par la fenêtre : le paysage se décomposait en pans de couleurs, ocre, pourpre, vert comme sa chemise. On lui avait souvent dit qu’il était audacieux. C’était flatteur, mais il savait qu’il ne fallait pas s’y complaire. Il y a parfois des avantages à ne pas se jeter dans le feu de plain-pied, pour le contourner plutôt. Avancer en ligne droite n’est pas toujours la plus fine des manières, les orientaux le savaient avec leur jeu de go et ses déplacements latéraux. Dans un sens, l’audace devait rester inconsciente pour rester pure et subtile. Ce qui importait, c’était de se déplacer dans un référentiel plus vrai. Le codage normatif de l’occidental moyen était une camisole de force, et se précipiter contre le mur de sa cellule était certes courageux mais inutile. Ce qu’il fallait, c’était démasquer les morts-vivants, se dit Henri en souriant, tandis que le dragon semblait s’envoler au-dessus des champs à force de vitesse. Dehors, des moutons paissaient, points beiges perdus dans le fond de la toile en suspension docile. Des ponts de bois franchissaient des rivières désœuvrées et indifférentes. Henri regarda à l’intérieur du compartiment ; quelques têtes silencieuses dépassaient de leurs sièges. Le décor qui apparaissait par la fenêtre semblait incrusté à posteriori. Peut-être l’était-il ? Dans ce cas, Henri était le héros d’un film – restait à savoir ce qui était le plus vrai : l’intérieur du dragon ou le paysage. Pour l’instant, lui paraissait plus vrai l’espace à l’intérieur duquel il évoluait. Il éprouva un frisson, comme si un courant frais circulait entre les vapeurs chaudes du compartiment. Peut-être le contrôleur venait-il de baisser le chauffage ?

Il aperçut une lumière rouge qui venait modifier la configuration de l’intérieur du dragon. Peut-être celui-ci s’apprêtait-il à déverser son feu sur un bosquet trop rectiligne. Derrière lui, une petite fille cria : « Des chevaux, on a vu les chevaux ! » Sa petite sœur la corrigea : « Deux chevaux ! » Henri se concentra. Il voulait voir le monde tel qu’il était, et pas tel qu’on le lui avait appris. Il fallait donc, inlassablement, casser les représentations. Une petite fille était autre chose qu’une petite fille. C’était une voix organique, une faille de fantaisie à l’intérieur du dragon, un jeu à l’intérieur du grand jeu, la possibilité du délire. Henri regarda ses chaussures, élégantes, grises, de facture classique mais en daim. Il les avait retirées et elles étaient alignées par terre, devant le siège voisin, comme si un homme invisible était assis à côté de lui, plus sérieux que lui. Il se demanda ce qu’il allait faire de son dimanche. Il n’était pas marié et ne vivait avec aucune femme. Il n’avait pas beaucoup d’amis et d’une manière générale préférait la solitude à la fréquentation des personnes qui ne l’attiraient pas avec ferveur. Dans son existence actuelle, se dit-il, peu de choses l’attiraient avec ferveur, et peu de connaissances humaines le passionnaient. Depuis la veille au soir, il avait décidé de procéder à une révision méthodique de ses croyances et de son mode de vie. Cela supposait de laisser affleurer à sa conscience des idées qui peut-être s’avéreraient fausses au fil des semaines. L’important était de se maintenir fermement dans cette attitude de déconditionnement. Il était décidé à découvrir le vrai visage du monde, et cela ne se ferait pas sans lutte contre le voile de l’illusion. Il était à l’intérieur du dragon qu’il devait vaincre, ou dont il devrait se faire un allié. Il était embarqué dans le train de la vie et à ce titre devait en subir les aléas communs avant de se libérer. Derrière lui, la petite fille chantait : « La sorcière est morte ! Il y a les fées qui arrivent ! Il y a le prince qui monte les escaliers ! »

 

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Commentaires

Pas beaucoup d'"henris" dans notre monde on dirait.

"Mais Henri faisait partie de la race des téméraires, celle dont il est dit qu’ils souffriront de la lâcheté de la plupart jusqu’au jour où ils rencontreront leurs semblables."

cela dit, Hitler semblait tenir des propos similaires. Il a osé agir, lui, mais vraisemblablement, pas de la meilleure façon...

Écrit par : Sebastien | 25.04.2010

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