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13.06.2010

La nouvelle équité

 

Certains brefs romans brillent comme des gemmes taillées par la main ferme d’un orfèvre. Ainsi de Milady de Paul Morand. Derrière ce titre anodin se cache l’étincelant conte du déclin occidental. La métaphore du vieux dresseur de chevaux que la ruine pousse à vendre son dernier compagnon (sa jument), la description d’une France qui a concentré tout son savoir-fier dans la ville de Saumur et autour de l’équitation, chaque ligne creuse une mélodie dont la gravité avance clopin-clopant vers un point d'orgue héroïque et sublime. Un monde sans équité ne peut mener qu’au suicide et au sacrifice de la noblesse.

L’intransigeance du commandant Gardefort le bien nommé lui vaut de finir seul. Son absence de souplesse, sa vision disciplinaire, son sens outré de la droiture, tout cela ne peut qu’en faire le représentant d’une espèce en voie de disparition au moment où les machines remplacent les animaux et les dettes les paroles d'honneur. Sa sévérité fut sa perte. Mais aucune belle rencontre, au cours de sa vie, n’a su le rendre plus ondoyant. Avec Gardefort meurt, étouffé, l’Occident élégant de l’élite apathique et des vertus aristocratiques fondées sur le châtiment et le marcher droit. En attendant une élite plus intuitive et ronde sans être molle, c’est le règne des financiers qui s’installe, de ces banquiers Grumbach décontractés qui peuvent acheter en deux minutes une jument rare que d’autres ont sculpté en quatre ans.

Avec la mort de Gardefort, c’est le cycle de l’animal superbe christianisé qui prend fin. Les macaques auront un temps l’illusion de triompher, avec leurs simagrées. Mais c’est l’herbe et la Terre sous les pieds de Milady qui l’emportera lorsque notre époque informe aura complété son effondrement actuel. Et en fidélité à la Terre, on sent déjà fleurir une espèce humaine de nouveau fière, moins cruelle et mégalomaniaque, une équité naturelle, moins basée sur l’humiliation et la parade, un nouveau cycle vertueux, plus végétal qu'animal.

Il ne faut ni souhaiter le retour des dresseurs d’élite, ni se consoler de l’indolence des calculateurs que nous sommes devenus. Le collet et le cool, figures dialectiques, appartiennent au passé. La fierté ne sera plus cette pathétique volonté de se démarquer vis-à-vis des autres, humains trop humains. Mais celle de mériter les signes de la Vie, à travers les élans qui déstrient la Nature et animent les forêts de Brocéliande qui se dessinent à l'horizon.

La cohabitation écologique n'est pas qu'une affaire de graines, et si l'esprit militaire borné l'a cédé à l'esprit civil des baigneurs à la petite semaine, la lecture de Milady permet d'attendre que l'élégance, qui n'a fait que s'enfouir un ou deux siècles sous terre, effrayée par les notaires et les comptabilités, le tintamarre des feux d'artifices, les robots et les haines mimétiques, revienne triomphante et naturelle, telle un cheval sauvage, c'est-à-dire comme de l'herbe qui galope.

 

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