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05.07.2010

L'avatar des sens

avatar_movie.jpgÀ l’heure où partout sonnent les chronomètres de la course à l’innovation numérique, au temps où de ridicules chantres de la singularité, tel Ray Kurzweil, annoncent en comiques prophètes l’avènement de ce qui existe depuis toujours et fait même la spécificité humaine, à savoir que nous sommes des composés de chairs et de machines (machines désirantes disait Deleuze), je repense au film Avatar, quelques mois après l’emballement collectif. M’en voudra-t-on de répéter que j’avais trouvé ce film décevant à sa sortie ? Je n’ai pas changé d’avis, au contraire. C’est un film optique où l’on vole beaucoup – ce n’est pas un film qui nous élève durablement.

 

Le domaine optique est celui de la vue, du spectacle. Il nous met en position de capteurs, tels le tournesol face au soleil. Plus une image est saturée d’informations, précise, dimensionnée, moins l’imagination travaille. Avatar, ce fut pour moi les mêmes sensations qu’un film en deux dimensions, avec le mal de tête en plus. Sans doute ne savons-nous pas encore narrer, à l’écran, des histoires multidimensionnelles. En tous cas pas sur le mode purement optique.

 

À quand un cinéma haptique ? Le domaine haptique est celui du toucher volontaire, de la main qui explore, qui caresse ou qui saisit. Il y a là une action, un corps dans un monde qui se perçoit comme une totalité. Les sens sont en partie mobilisés. Mais à quand, surtout, un cinéma de masse qui ne confonde pas pathos et empathie ? Le domaine empathique est celui de l’émotion questionnante, pas du sentimentalisme standard. Il y a non seulement l’action de ressentir l’autre, mais aussi de se mettre dans sa peau sans pour autant épouser son caractère, et encore moins les clichés de l’époque. Chacun de nous s’est irrité lorsque ses parents ou des amis ont tenté de le consoler sur un mode convenu. Le pathos, la bienveillance forcée sonnent toujours un peu faux. En revanche, nous sommes enchantés lorsque quelqu’un déchiffre en nous un paradoxe que nous n’avions pas senti. C’est cela l’empathie heureuse : une découverte à deux de l’étrangeté de la Vie.

 

Dans les trois cas, empathique, optique, haptique, nous recevons des signes. Mais si des signes optiques et haptiques peuvent être transmis par de pures machines, la perception de signes empathiques définit la présence d’une conscience. Et qui dit conscience dit possibilité d’un autre regard sur le monde. Pour inverser la phrase de Rimbaud, nous découvrons par l’empathie que l’autre permet le je, en ce que les questions qu’il provoque éveillent notre propre conscience, notre étonnement, notre questionnement.

 

Un dispositif numérique comme celui du film Avatar est très puissant sur le mode optique. Le pathos manichéen y fonctionne assez bien. Mais quand à l’empathie, c’est assez pauvre, car toutes les belles hypothèses que le film soulève, tous les plans qui pourraient s’attarder sur une chimère, un mystère diffus, la possibilité d’une extase, sont vite recouvertes par la nécessité de faire un spectacle d’action haletant, presque vide.

 

Trop rapide, l’optique tue l’empathique, qui a toujours besoin de temps pour éprouver l’inconnu, percevoir l’inouï, sentir une direction qui n’a pas encore été prise. Prenons garde que le monde que nous construirons au XXIe siècle ne soit pas un gigantesque avatar. L'avatar des sens.

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