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21.01.2011

Nous

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Lucides, nous le devenions. Extralucides, même, parfois, par refus d’adapter notre vision à la réalité admise. Il nous arrivait de voir par-delà les formes, notre intuition en éveil. Nous respirions alors par le nez – une inspiration profonde qui éveillait notre instinct. Et pourtant nous sentions nos limites. Nous n’accédions au sublime que par instants, impressions furtives, formules. L’un de nous avait dit : Pour celui qui sait où il va, les obstacles sont une nourriture. Une autre avait ajouté : Pour celle qui va vers son atmosphère, tout est oxygène.

Il nous semblait que le Grand Destin du Monde était avec nous. Mais cela dépendait de notre désir, et de la fluidité des résistances. Nous arpentions les villes, encore trop dures, nous caressions la pierre et la paume de nos mains vibrait. Ceux qui nous croyaient fous, nous les décrétions morts. Nous étions des nouveaux-nés.

Chaque être humain était une vibration, agréable ou irritante, qui venait effleurer les triceps. Nous n’étions pas sûrs de les comprendre encore : c’était un terrain à explorer, opaque, en raison du manque de franchise qui était l’ombre de la société. Ce déficit d’honnêteté intellectuelle et émotionnelle, dit l’un de nous, était précisément ce qu’il y avait à comprendre. Une autre ajouta : C’est un déficit de style. Sans axe propre, pas de cohérence de la forme, pas d’esthétique, donc pas de vérité. Nous étions dans la pénombre encore, mais nous nous guidions à l’odorat avec une relative confiance.

Sans doute disposions-nous de peu de temps. La part libre de notre être était le jeu d’une incessante volonté de colonisation de la part des forces de la répétition. Mais en retour nous nous étions faits envahisseurs opiniâtres de l’espace du calcul. Parfois, l’un de nous parlait de l’amour comme d’une arme douce. Une autre répondait : Qui aime bien châtie bien. D’autres voix s’élevaient, citant le hasard vertueux, les conspirations magiques, l’amitié. Là encore, il y avait beaucoup à réapprendre. Nous avions hérité d’une confusion totale des idées, et c’était déjà avancer que d’en faire le constat. Tandis que la sphère réaliste continuait de s’empêtrer dans la boue des définitions, nous faisions table rase, prêts à requalifier un à un les signifiants souillés. Au fond, nous étions joyeux.

Entre nous certains affects tendaient à devenir caducs : la jalousie, sœur de l’esprit de compétition se terrait peut-être dans un coin, prête à nous sauter au cou, mais peut-être aussi l’avions nous terrassée par inadvertance. Il ne suffisait pas de nettoyer les valeurs – certains signifiants étaient à produire sui generis. Parce que notre cœur était grand, nous n’avions pas peur des concepts. Parce que notre intellect était souple, il s’autorisait la sensibilité. Mais là encore, nous étions novices, apprentis de nous-mêmes, et savions que notre humilité seule nous porterait loin. Sans doute fallait-il apprendre à reconnaître ses travers et à les exprimer. Écouter celles et ceux qui, complices de l’air du temps, réclamaient moins de pensée et davantage de simplicité. Simple est le mot le plus compliqué de la langue française, interjeta quelqu’un par malice et cela nous fit sourire.

Les perceptions nous intéressaient. Nous écoutions les bruits de machines, corrosifs, acérés, qui peinaient à couvrir le grand silence qui était la gangue de notre présence. Les voix humaines escaladaient l’air, comme des grappes de raisin. Raisons propres. Nous écoutions la trame du monde et la logique du scénario nous échappait encore. Nous balbutions, cherchant la porte d’entrée, le fil d’Ariane, l’idée derrière les bruits, l’épure derrière la profusion des enveloppes. Nous faisons fausse route, disaient certains. Désignons un chef d’orchestre, cria une voix. Non, fit le chœur. Des premières personnes du singulier cherchaient à poindre. Peut-être avaient-elles toujours été là, suintantes de vouloir, terrées sous la table. Peut-être faisaient-elles partie du plan d’attaque, ou du plan du labyrinthe. Il faut pénétrer les corps, dit quelqu’un.

Le voyageur immobile ne va nulle part s’il ne sait projeter son esprit et l’envoyer courir au loin dans les prairies de l’avenir, cheval, léopard, vent, électricité s’agrippant au sol par les racines des pylônes. Et si l’inanimé voulait davantage que le libre arbitre ? Nous sommes trop abstraits, dit une voix féminine en s’étranglant sur la fin. On voyait que le constat lui coûtait. Nous aimions les idées, et pourtant nos pieds se posaient partout, sur l’herbe d’un jardin, sur le bois d’un parquet, au fil d’un trottoir, graviers, matelas, ascenseur, queue de cinéma, restaurant, et la présence de nos pieds allait jusqu’à mouler des chaussures sans jambes, comme si les objets étaient, là encore, dotés d’une âme propre, et ferme.

Sans cesse des entités cherchent à nous envahir, commença l’un de nous. En multipliant les points d’accès au monde, nous multiplions les chances d’être infectés par des microbes incompatibles avec notre forme de vie. La question de l’immunité est donc centrale – peut-être la virologie est-elle la porte d’entrée que nous cherchons. Sans cesse la forteresse est prise d’assaut. Mais la vie n’est-elle pas le plus puissant des virus ?

D’autres évoquaient la possibilité de se constituer en trou noir, d’absorber le devenir, d’être une puissance absorbante. Parfois, ce sont des malentendus qui nous font boiter, dit l’une, alors que nous devrions rire. Pourvu que nous marchions, plutôt que d’emprunter systématiquement les transports publics, pourvu que nous ne cédions pas à l’apitoiement sur nous-mêmes, lorsque les signes du destin se faisaient plus sourds. Il convient de constituer une science des impressions, de pénétrer l’univers parallèle autrement que par fulgurances vagues. Que voyons-nous ? Sommes-nous capables de retourner la pensée sur nous-mêmes, sur notre propre regard, sur notre perception ? Et si l’autre côté du miroir était derrière nous ?

 

 

 

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08.01.2011

Abyssus abyssum

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L’offrande est journalière. Elle se gargarise de mots compartimentés, d’expressions fléchées, d’idées qui surprennent à la hauteur du désir de désir. Des institutions veulent stériliser tout ce qui cherche à vivre. Les fauteuils sont occupés par des âmes douces et timorées. Et pourtant. Au fond d’un regard je décèle la rage, la turbulence, la lave. Elle m’intéresse. Elle me donne envie de pétrir la chair incarnée, pour oublier les fantômes urbains. Ombres rectifuges. Qui savent très bien ce qu’elles ignorent. Sans le dire.

Longtemps les nations ont fait obstacle à la compréhension. Les langues, les cultures, autant d’inventions solidaires de l’occultation. La raison et les lumières, l’idéologie du milieu et de l’explicite. Téphras. À être trop lucide on finit aveugle, à écouter les murmures du marché et les rumeurs de hall ou de cuisine. Ânonnements de fausses évidences biographiques. Tandis que rien de ce que nous voyons n’est tel que nous le représentons. Le pratique est dissout. Aucun sujet ne tient sa forme. Masques et évaporations.

J’ai connu la forêt et j’ai connu le goudron. Je vois les dissolutions et les visages de l’abîme derrière la géométrie apparente. Le flux ignore l’approbation. Les robots ne savent pas lire. Mais ils peuvent apprendre. Je me tiens ni trop prêt ni trop loin du feu et de ses métamorphoses. Se constitue une science du devenir et des sens.

 

 

(Image Ben Gossens)

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04.01.2011

Se regarder dans les yeux

72992-oeil-yeux-regard.jpgQui peut dire qu’il a déjà regardé un inconnu au fond des yeux plus de quelques secondes, ou même un ami, ou la personne avec qui il/elle vit ? Les échanges oculaires chargés d’intensité restent la plupart du temps rares, fugaces ou sans suite. L’humanité se tue, se fait l’amour, invente des machines complexes, met en place de légers protocoles, mais pour ce qui est de se fixer avec constance dans le coeur de l’œil, le malaise, la gêne, la pudeur, la peur, l’ennui, l’impatience ou le désir font que rapidement on vise ailleurs. Nous passons une grande partie de nos journées à détourner le regard.

La raison en est simple : au fond des yeux ne se trouve pas la seule âme de la personne que l’on regarde, mais virtuellement toutes les âmes possibles, qui ne demandent qu’à passer de l’ombre au grand jour. Au fond des yeux, il y a le flux métamorphique et irrépressible de la vie dans toutes ses dimensions, les plus apaisantes comme les plus effrayantes. Le regard d’autrui nous rappelle ces possibles que l’on ne vivra jamais, que nous désirons parfois mais dont nous avons peur, souvent, qu’ils nous submergent. Fuyant les yeux des autres, c'est notre propre regard que nous évitons.

Mais nous puisons aussi dans cet échange de vues certaines énergies qui, allumées par une étincelle, prennent parfois, pour le meilleur et pour le pire, la forme d’une toujours furtive impression d'être chez soi, devant un foyer ardent, qui s'éteindra dans la nuit.

 

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