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18.02.2011

L'hymne à la joie de Luis de Miranda

Analyse d’une œuvre

 par sa traductrice Marie-Céline Courilleault

 

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Luis de Miranda est un auteur éclectique dont l’Œuvre, véritable kaléidoscope, se décline en douze romans et essais qui, au-delà de leurs couleurs spécifiques, participent d’un puzzle. Et dans « puzzle » il y a énigme… Enigme qui pourrait être formulée ainsi : quel est donc au fil des livres de Luis de Miranda le motif qui se révèle ? Et en quoi cette Œuvre contemporaine et avant-gardiste contient-elle un message essentiel ?

   A l’heure de découvrir cette énigme, le mot-clef paraît être celui qui affleure dans le titre de son dernier essai L’art d’être libre au temps des automates, et c’est le mot liberté.

 

La première déclinaison du mot liberté se situe au niveau d’une liberté de choix, celle de l’auteur comme celle de ses personnages ou de l’interpénétration de deux genres : la philosophie et la littérature.

Figure de proue de la philosophie, la dialectique est au cœur des romans de Luis de Miranda qui réaffirme d’ailleurs dans un article du Monde du 20 juillet 2010 que « Toutes les grandes conquêtes sont dialectiques. » Elle y prend diverses formes et apparaît notamment dans le schéma constant des doubles. De part sa définition même la didactique parle de dialogue entre deux personnes, de dualité ou de duo, ce que l’on retrouve dans quasiment tous les romans de l’auteur, à commencer par Joie ou Pierre, le musicien et Hugo, le philosophe s’opposent et se font écho pour les doux yeux de Barbara mais aussi dans leur questionnement sur ce qu’ils se doivent d’accomplir. Ce duo on le retrouve de façon déjà plus complexe dans La mémoire de Ruben ou les narrations s’entremêlent entre celle de l’ami décédé et l’ami survivant, Ruben et Stan, une femme encore entre ces deux hommes qui cette fois-ci les lie plus qu’elle ne les sépare. Mais il est permis de se questionner sur ce duo, Ruben et Stan ne font-il pas Un, dans quel sens prendre le titre même, la narration de Ruben ne pourrait-elle pas être une projection de la mémoire que Stan a de Ruben ? Jouant sur la polysémie du mot mémoire ? Ce livre trouve dans Qui a tué le poète ? un pendant certain : deux frères jumeaux y sont également liés dans une conversation outre-tombe et où l’ambiguïté sur le double persiste : double ou dédoublement ? Jumeau ou autre soi-même ? Du narrateur, le nom n’est pas mentionné et à l’instar de La mémoire de Ruben le doute peut parfois surgir dans l’esprit du lecteur. Mêmes jeux de miroirs déformants, grossissants dans Paridaiza et Expulsion. Dans le premier une opposition binaire est bien marquée sur le schéma connu des deux amis devenus ennemis l’un du côté du Bien, c’est le héros Nuno, l’autre ayant choisi le Mal, comme l’onomastique doublé d’un oxymore le révèle si besoin était, Angelot Malaner, schéma n’étant pas sans rappeler quelque peu Lex Luthor et Clark Kent, Clara ici dans le rôle de Lana… Mais dans ce roman le double est mis en abîme puisque c’est aussi ceux que les personnages se créent dans une réalité virtuelle plus que réaliste. Et ce motif de s’enchâsser et de se complexifier encore. Le double virtuel permettant le dédoublement de la personne voire sa multiplication à l’infini dans un système ou la personne créée se veut autonome, c'est-à-dire se nommant elle-même. Et d’apparaître entre autres, Nunox… Amis, frères ennemis…

Luis de Miranda aborde également la version féminine des doubles dans Expulsion. Portrait de deux sœurs pour qui la question de la maternité prend une place centrale dans leur existence. L’une, enceinte, ne désire pas cet enfant, l’autre en désir d’enfant apprend qu’elle ne peut être mère… Question de choix face au destin. La question du double dans le couple est également soulevée dans Moment magnétique de l’aimant, aimant objet et celui qui aime, ce sont Mario et Maria dont Mario dit qu’elle est « comme sa sœur ». La question du double est essentielle également dans ce livre puisqu’il aborde le pendant masculin/féminin dans chaque personne via le questionnement intérieur de Mario. Le double c’est aussi Maria/Marianne, fille de sang et fille de la République, mais aussi, clin d’œil de l’auteur à l’une de ses narratrices : Miranda Lewis et Luis de Miranda… Outre tout ce réseau de doubles et parallèles, c’est peut-être dans A vide que s’illustre le mieux la définition stricte de la dialectique dans le sens où l’on a des personnages évoluant dans des milieux très différents qui se croisent et dialoguent en double, ce sont Lubert Mensch et Afro M et Lubert Mensch et Fontenay-Brie. Dialectique donc dans la galerie des personnages de l’œuvre de l’auteur.

 

Dialectique également dans les choix et le mouvement d’évolution des personnages tout comme dans le mouvement général de démonstration des essais. C’est ce que l’on nomme communément « thèse antithèse synthèse », résumé parfois ironiquement en « oui non peut-être » mais qui mérite la peine de s’attarder sur son fonctionnement plus profond. Qu’est-ce que le mouvement dialectique et en quoi est-il illustré dans les livres de l’auteur ? Pour synthétiser simplement, ce serait effectivement un passage par une opposition duelle mais qui ne commence par forcément par l’affirmative, plus par un questionnement a priori, c'est-à-dire avant l’expérience, suivi d’une négation pour pouvoir ensuite faire une composition, un compromis, une recréation ou alors nier la négation sachant que ce faisant quelque chose reste de la négation, ce n’est pas une négation simple d’elle-même. Être libre de dire non pour pouvoir dire oui ou pour se créer sa propre voie. C’est précisément ce qui ressort du combat intérieur des personnages, prenons l’exemple de Marie qui décide d’avorter dans Expulsion, elle passe par un questionnement sur la question de l’avortement et son droit, sa liberté de choix, mais cette décision avec toute la difficulté qu’elle comporte lui permet de pouvoir à nouveau envisager la maternité au futur avec Juan qui lui, se (pro)pose en père depuis le début.

Dans la trajectoire de Pierre, le violoniste de Joie, aussi se retrouve le mouvement dialectique, lui qui ne veut pas prendre la suite de son maître de violon va, malgré lui au début, être plongé au cœur du secret que lui a légué à mots couverts son maître avant de mourir, et une fois encore, ce n’est qu’après la négation qui participe de la construction de l’individu en tant qu’individu indépendant, et responsable de ses choix, qu’il va progressivement basculer dans l’inconnu et se plonger dans la mission qui lui a été confiée. Le même principe anime les personnages du livre à des degrés plus ou moins importants et c’est encore sur le même modèle que commence l’histoire du Spray, sur le prétexte des mythes revisités et combinés de la fontaine de jouvence et de Faust, où le héros octogénaire refuse l’offre surprenante d’un apothicaire étrange, avant de signer de son sang le pacte qui le liera à Satan pour un flacon de Spray contenant jeunesse et virilité…Cocktail détonnant qui l’emmènera sur un mode parfois léger mais non moins profond à la recherche de son âme…

Et ce ne sont là que quelques exemples, loin de vouloir prétendre à un relevé exhaustif du phénomène précité. Il convient néanmoins d’évoquer que le même principe sous-tend dans une certaine mesure Peut-on jouir du capitalisme ? et Une vie nouvelle est-elle possible ? de façon plus classique dans le premier puisque une analyse formelle y est présentée visant à démonter le mécanisme de la raison pour laquelle le capitalisme prétend tendre vers le plus-de-jouissance, puis à montrer qu’elle est fallacieuse avant d’ouvrir sur une nouvelle voie, et dans le second dans l’analyse dialectique en elle-même du mouvement ternaire des lignes de Deleuze : ligne de coupure, ligne de rupture, ligne de fêlure. Mouvement dialectique qui s’y inscrit également de façon figurée dans la maxime « Être à la fois la terre et la mer et le navigateur, voilà le salut de l’âme qui s’étend dans l’ouvert ». Et Luis de Miranda de conclure « Il était une fois la rencontre d’une rupture et d’une systématique, d’une inconscience et d’un rythme, d’un feu et de la glace ».

Ce mouvement dialectique c’est donc le dépassement d’une opposition duelle, les bonnes actions, décisions d’un côté, les mauvaises de l’autre « Ne craignez pas les erreurs, il n’y en a aucune » dira Miles Davis. Par delà le bien et le mal il n’existe que ce que l’on fait et ce que l’on ne fait pas. Par delà la vision manichéenne du monde.

 

C’est d’ailleurs dans le prolongement de cette philosophie non dualiste que l’auteur transcende moult oppositions ou contraires dans ses œuvres. Parmi les plus révélateurs et porteurs de sens il faut ici mentionner les oppositions vie/mort, nature/ville, tradition/modernité.

La première des trois se manifeste par la perpétuation d’un dialogue après la mort, comme évoqué précédemment, dans La mémoire de Ruben et Qui a tué le poète ?. Les frontières tangibles et réalistes volent en éclat dans des récits qui posent en filigrane la question d’une communication médiumnique, de dons qualifiés dans le monde réaliste de paranormaux, mais d’une certaine façon, les héros présentés sont des êtres hors-normes. Point qui est encore emphatisé dans le dernier roman de Luis de Miranda, car il y est finalement question de réincarnation, envisagée, selon les lectures, de façon concrète ou plus métaphorique, mettant encore en perspective la problématique du double traitée plus avant. Parler au-delà de la tombe, c’est également ce qui est possible dans Joie à travers un manuscrit laissé par un personnage mystérieux qui apportera néanmoins depuis ses ténèbres une lumière sur l’histoire de Barbara. La frontière vie/mort est totalement prise à contre-pied également dans Le Spray où le rajeunissement du personnage va de pair avec l’idée d’une vie éternelle qui n’en serait pas une, puisque le personnage est cliniquement mort mais reste en vie, prisonnier pour l’éternité d’une enveloppe charnelle qui ne correspond pas au nombre de ses années, tel un Sisyphe condamné à « un éternel retour ». Enfin, de la même façon que les morts semblent pouvoir rester en vie, les vivants peuvent continuer à vivre en étant dans la mort, « cette mort qui peut nous frapper tous alors que nous sommes encore en vie : celle d’une existence sans couleurs, dépressive, craintive, remplie d’aigreur ou de jalousie, celle d’une vie sans fantaisie ni érotisme » dixit l’auteur dans Ego Trip.

Seconde opposition : nature/ville ou naturel/artificiel. Comme chez les Surréalistes, l’espace urbain joue un rôle majeur dans la symbolique chez Luis de Miranda, ce qui est peut-être le plus flagrant dans son dernier roman avec le sens donné l’Arc de Triomphe dans l’histoire de B(ern)ardo et Ophelia ou encore l’étymologie de la station Sternschanze « promontoire étoilé » telle une pyramide facilitant le trajet de l’âme vers le cosmos. Mais dans l’expression même de « paysage urbain » on retrouve toute la réflexion en pointillé qui émaille les œuvres du romancier et philosophe. C’est le frère jumeau de Bernardo qui ne cesse de faire dessiner des parallèles entre la ville et cette campagne où habitait son frère. Dans Joie c’est Barbara qui incarne celle qui soulève la dichotomie entre ville et nature à laquelle elle aspire, elle qui traduit des articles du National Geographic mais c’est Pierre qui refuse cette séparation binaire, lui qui finira pourtant par se retirer de la ville. Dans Expulsion également, on trouve des traces de cette opposition dans la trajectoire de Marie qui le jour de l’expulsion se trouve en compagnie d’autres femmes dans un jardin, symboliquement acte non naturel au milieu de la nature. Dans Paridaiza la nature finit par envahir la ville. Dans Ego trip aussi se présente le paradoxe de cet auteur exilé du continent africain, Syl Cheney-Coker qui échoue à Los Angeles, la ville au milieu du désert mais lui-même trouve que la ville est un désert, « La boucle est bouclée : la solitude du désert a enfanté le royaume du désir et de l’argent. Les machines à sous, à leur tour, allaitent le Poète solitaire ». Le message semble être au fil des œuvres que la nature n’est pas le paradis perdu, le lieu de la vertu et la ville le lieu de l’artificiel, de tous les vices, les distingos sont plus subtils. 

Troisième opposition majeure : tradition/modernité. Elle est envisagée par le sujet des nouvelles technologies et des changements qu’elle implique chez l’humain dans l’essai L’art d’être libre au temps des automates. Loin de faire l’apologie d’un âge d’or naturel avant l’informatique et toutes les inventions scientifiques dont regorge le monde actuel, Luis de Miranda propose une vision moderne d’une ère où certes, l’être humain ne peut plus se passer des avancées technologiques et par conséquent son comportement s’en trouve changé, sa nature même s’en trouve changée dans la mesure où une fusion de l’homme avec la machine est avancée mais se dressant contre la position, la vision mécaniste du monde résumée ainsi par Nikola Tesla « Nous ne sommes rien de plus que des automates entièrement à la merci des forces de l'environnement, et nous sommes ballottés comme des bouchons à la surface de l'eau et confondons la résultante des impulsions extérieures avec le libre arbitre. » il affirme et clame haut et fort que la créativité, la singularité humaine l’emporte toujours chez l’homme dont on ne peut heureusement prévoir les sursauts, les éclairs. C’est le créalisme : « le monde est et doit être ma création, la Terre mon œuvre d’art », ce qui n’implique pas de faire fi du passé, en philosophie il est d’ailleurs coutume de poser que la nouveauté se construit à partir de l’ancien. Non pas faire du neuf avec du vieux mais le transcender.

Cette réflexion sur « un art de vivre » dans la société actuelle fait écho à une réflexion plus esthétique peut-être sur l’art en lui-même dans Ego trip ou la société des artistes sans œuvre. En quoi cela a-t-il un lien avec la tradition et la modernité ? L’auteur tel un archéologue excave et passe à la loupe le concept d’art et d’artiste ainsi que ce qui a évolué entre les temps jadis, où l’artiste était considéré comme un être exceptionnel, rare, et les temps présents, où l’art contemporain tout comme la multiplication et l’accessibilité des medium de l’art ont tout à la fois démystifié et dans une certaine mesure appauvri l’idée de l’art et de l’artiste. Mais Luis de Miranda semble y voir une contrepartie si l’on met en parallèle cet essai, d’où émane le désir de singularité des sujets, avec Une vie nouvelle est-elle possible ? Le changement de conception de l’art peut être transcendé et ne pas déboucher sur l’impasse de l’Ego trip notamment si le terme de singularité est compris au sens du sujet singulier comme celui cherche à « faire exister ce qui n’existe pas », du « sujet comme so(u)rcier » dont le moteur serait le « désir : surface enchantée miraculante » car « Le XXI siècle sera celui de la créativité quotidienne ou ne sera pas ».

 

« Sourcier », « sorcier », « surface enchantée », « miraculante », tous ces termes renvoient sans conteste à la magie. Secret, quête, révélation : la liberté passe chez Luis de Miranda, outre par la liberté de choix, par la connaissance.

Tous ses personnages sont, pour reprendre une de ses expressions dans Qui a tué le poète ?, pastichant Luigi Pirandello, des « personnages en quête de hauteur ». En cela, le questionnement de ses personnages, comme le questionnement de ses essais, font échos aux questionnements modernes et universels de l’être humain, ainsi humanistes à plus d’un titre.

Outre la variété de leurs genres, les romans de Luis de Miranda ont en commun d’être des romans d’initiation à plusieurs points de vue. Stricto senso d’abord, à l’instar d’un Candide qui a tout à apprendre et à connaître du monde, les personnages se retrouvent souvent « jetés au monde », chassés d’un ordre préétabli et d’un lieu stable. C’est le cas pour le héros du Spray qui doit sans cesse fuir d’un pays à un autre après avoir du fuit son appartement où il s’était enterré vivant et ce faisant il part à la découverte du monde. Même schéma pour Stan qui ne peut plus rester dans l’appartement qu’ils occupaient Ruben et lui en colocation, c’est comme si la matrice qui abritait les personnages les expulsait dans des accouchements plus ou moins douloureux. Par ailleurs c’est cette expulsion qui permet la croissance et l’apprentissage. Le schéma se répète encore pour le frère jumeau de Bardo dans Qui a tué le poète ?, il se retrouve chez Bardo pour mieux percer le mystère de son identité et de sa mort, quittant de ce fait l’appartement qu’il occupait auparavant. Pour Hugo de Joie aussi le changement passe par un changement physique de lieu de vie, et dans Moment magnétique de l’aimant il sera donné de constater que si le salut n’est pas dans la fuite, le mouvement des personnages est essentiel à leur construction et à leur quête. C’est en quelque sorte une application du destin de navigateur : larguer les amarres, couper le cordon, prendre le large. Aller au devant de l’aventure de la vie.

Roman d’initiation également au sens d’une quête qui se décline à plusieurs échelles également. C’est d’abord la quête de soi, topique ô combien célèbre en philosophie et ce depuis l’Antiquité avec le célèbre « Connais-toi toi-même ». C’est par ailleurs une question qui renvoie à l’utilisation des doubles, comme un miroir. Outre l’introspection, quel autre moyen pour se connaître que de voir son image renvoyée chez l’autre ? Dès lors la pertinence des dédoublements ou personnages opposés se fait sentir. Exister c’est avoir conscience d’être, or si l’autre ne renvoie pas des personnages image réfléchie comment avoir conscience de sa présence au monde ? Se nommer participe de la connaissance de soi, à cet égard il est intéressant de souligner que dans Qui a tué le poète ? la quête du narrateur, outre celle de la justice et de la vérité sur cette mort passe par la quête de l’identité de ce frère jumeau de sorte que cette quête devienne aussi celle du lecteur. La quête de l’identité revient également dans Moment magnétique de l’aimant où il est question d’identité sexuelle, ce qui transparaît aussi  dans Le Spray à travers certains personnages, bien entendu également dans Paridaiza avec cette création de doubles, autonomes. Masque et révélation en quelque sorte comme lorsque Nuno fait voler les miroirs en éclats à la fin de Paridaiza.

Révélation. C’est également de ce point de vue qu’il est permis de parler d’initiation, renvoyant cette fois-ci plus à l’ésotérisme car l’initiation est un aspect essentiel, la découverte du secret par l’élu. Tel Arthur et Excalibur, Perceval et le Graal. Ces secrets touchent à des domaines divers. Dans les essais on peut parler de l’Art comme révélation, dans tout art il est question de révélation plus ou moins spirituelle ou plastique, même au temps au l’art cherchait à imiter la nature, il est dans l’art un substrat, une transcendance même du caractère sacré et immanent que l’on peut retrouver dans la nature. C’est cette révélation, ce supplément d’âme qui permet d’Être libre au temps des automates et qui permet de concevoir un art généreux qui ne reflète pas une volonté égotiste de vaine gloire, célébrité ou reconnaissance matérielle.

Révélation aussi de la connaissance d’une histoire occulte dans Moment magnétique de l’aimant où il est révélé que Marianne n’est pas qu’une égérie de plâtre mais bien vivante et présidant à des réunions de société secrète si puissante qu’elle gouverne la France incognito… C’est également de révélation mystique qu’il s’agit dans Joie, la découverte des notes de joie est un secret millénaire qui pourrait apporter le bonheur à l’humanité. Tandis que Hugo s’emploie à percer les secrets de la philosophie des présocratiques. Ces quêtes multiples s’inscrivent dans la recherche d’un but, d’un sens à la vie, du bonheur, d’une recherche de l’âme. Ainsi faut-il mettre en parallèle la quête de Lubert Mensch dans A vide et celle de René dans Le Spray. L’un explore l’alphabet, le langage donc le monde car « il n’est pas de réalité au-delà de sa représentation » si l’on en croit Eduardo Moga et René qui lui parcourt le monde physiquement et géographiquement. Le parallèle se prolonge car leur recherche de la connaissance passe également par la connaissance des femmes dont une certaine cartographie peut également être tracée. Connaissance des corps et aspirations à l’amour. L’un décline l’alphabet et égrène les relations sexuelles, l’autre remonte le temps à chaque fois qu’il veut fertiliser une femme. Mais profondément, outre la quête de son âme déposée par Satan quelque part dans le monde et la quête du bonheur pour sortir de la torpeur des jours, quel nom poser sur ce que cherchent ces deux personnages ?  Et tous les autres ? Quand, à l’aube de sa mort un ex-président de la République éprouve dans Moment magnétique de l’aimant le besoin de divulguer le secret de sa paternité et celui de l’existence de Marianne, que cherche-t-il ? La justice pour venger la mort de sa fille ? Tout comme le narrateur de Qui a tué le poète ?, qui emploie lui-même le mot « Ton Justicier » dans une lettre adressée à son frère ?

Dans cette mise au monde des personnages qui les amène à leur quête, la citation de Walter Benjamin dans Hashish in Marseille semble éclairante : “La nature nous jette par amples poignées, sans espoir ou attente de quoi que ce soit, vers l’existence ». Le professeur Mark Harris dans une conférence On Aspects of the Avant-guarde Spring 2004, vol. 3 No 1 Online Journal of Literature and the Arts Blackbird Archive parle de « sens de perte productive ». Il n’y aurait donc pas de sens concret à donner à l’existence mais cela permettrait d’en être acteur et de ne pas chercher un au-delà ? Ainsi l’image de la quête de l’âme de René dans Le Spray qui ne débouche pas sur le poncif de ton âme était chez toi, en toi depuis le début, mais sur la nécessité pour Titi d’être poursuivi par Grominet sans qui son existence serait bien morne, sans raison suprême présidant au sens de leur course-poursuite.

Cependant la réflexion induite par les œuvres de Luis de Miranda va plus loin et ne se cantonne pas au scepticisme. L’adjectif ésotérique peut revenir souvent au moment de qualifier ses œuvres, à travers cette idée de société secrète, perce l’idée d’une mystique, d’une religion à un sens renouvelé et moderne du terme, une religion à inventer, une religion qui réunit transcendance et immanence. Cette idée qui affleure dans tous ses précédents écrits se dévoile de façon évidente dans son dernier roman Qui a tué le poète ?. Le dernier chapitre s’intitule en effet : « Le temps des Surpoètes ». Une annonce est faite : « Le temps de la plus haute valeur est venu, c’est le temps des Surpoètes », qui donne lieu à ce qu’il est permis de rapprocher d’un credo, d’une profession de foi « je procéderai en me fiant à mes sensations, à mes émotions, à l’embrasement de mon imagination, à ma soif de quitter le pays des pénombres et des silhouettes. Lorsque l’ancienne civilisation achèvera de s’effondrer, il y aura l’amour pour se guider à travers les nuits. Et, par-dessus tout, l’acte de créer le monde. ».

Liberté par la connaissance et connaissance du but de sa quête dont Nietzsche définit ainsi la façon d’y parvenir : « Le rire et l’ivresse (« intoxication » dans le texte anglais) sont par-dessus tout un moyen de se libérer des buts illusoires ».

 

Troisième déclinaison de la liberté, et non des moindres : la liberté et les contraintes de la société ou le bonheur individu versus le bonheur de l’humanité.

Luis de Miranda professe lui-même une « méthode d’intoxication exemplaire que j’ai tenté de pratiquer dans certains de mes romans » Ego Trip. Il renvoie en cela, comme le souligne la note de bas de page, à l’Essai d’intoxication volontaire de Peter Sloterdijk. Le terme d’ « intoxication » mérite un examen plus attentif. D’abord sur sa traduction. « Intoxication » en français a une connotation extrêmement péjorative. La définition dans ledictionnaire.com est la suivante : « présence dans l’organisme d’une substance toxique en quantité notable. » Sous sa deuxième acception : « Fait d’intoxiquer les esprits ». Quant la définition de l’auto-intoxication à rapprocher de l’intoxication volontaire : « Intoxication par les propres déchets de l’organisme ». La pertinence du terme « intoxication » est donc toute relative, en effet le terme est à comprendre non pas sous son acception française, mais bel et bien sous le sens qu’il a en anglais : « ivresse, griserie, enivrement ». Ce qui n’est pas sans rappeler le Bateau Ivre de Rimbaud faisant le pont entre « être à la fois la Terre et la mer et le navigateur » comme mentionné plus avant et l’ivresse. C’est la réflexion aussi de Baudelaire dans ses Petits poèmes en prose « Il faut être toujours ivre. C’est là l’unique question (…) Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. ». Pourquoi cet examen attentif du concept d’intoxication au sens d’ivresse au moment d’aborder les liens aliénants ou libérateurs entre individu et société ? En cela qu’il est lié justement à l’opposition individu/société. Le concept, avant Sloterdijk, vient de Nietzsche qui évoque une « Intoxication esthétique (qui) dissout la séparation artificielle de l’humain et du monde dans un continuum de Devenir où notre engagement transforme les choses ».

Depuis son premier roman, c’est une problématique qui revient dans l’œuvre de Luis de Miranda. Dès Joie en effet, la quête de Pierre en musique prend rapidement une portée plus altruiste : « Le vieux souci de l’altérité… Postulat de cette gène-heureusité : tous devaient être joyeux ou personne ne l’était vraiment. ». D’où les notes de joie, qui éloignent Pierre de Barbara mais dont il affirmera sentir l’impériosité de leur quête. Ceci étant dit la frontière est mince entre cet altruisme de Pierre et l’autisme vers lequel cela l’entraîne, comme le qualifiera Barbara. Autisme compris au sens de ne plus être à l’écoute, de l’absence de réciprocité nécessaire comme l’auteur le mentionne dans Ego trip avec cette citation d’Hannah Arendt : « Le monde commun prend fin lorsqu’on ne le voit plus que sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que dans une seule perspective » La condition de l’homme moderne.

Dans Paridaiza également le personnage principal se bat pour faire triompher des valeurs éthiques pour la subsistance d’une vision de l’humanité. Le groupuscule de dissidents qui s’opposent à la suprématie d’Angelot Malaner au péril de leur vie veut faire triompher l’Amour vrai, des valeurs humanistes et vraies.

Dans A vide, on retrouve cette vision parodiée d’une recherche de bonheur commun de l’humanité à travers le personnage de Pavlova chargée de répandre ce qui pourrait être qualifié de bonne nouvelle. Mais la frontière entre secte, dérive mystique et spiritualité altruiste est fine.

Egoïsme et altruisme c’est aussi la réflexion que mène Marie dans Expulsion, son droit à l’avortement est-ce de l’égoïsme ou un choix légitime de sa part ? Question d’autant plus poignante quand sa sœur se suicide après avoir appris l’avortement de Marie, elle aurait souhaité garder cet enfant, mais Marie était-elle responsable du bonheur de sa sœur au détriment sinon de son propre bonheur de sa décision justifiée selon son point de vue dans sa situation ? Il est intéressant de noter aussi la pression et le regard de la société sur le choix de Marie, notamment au travail avec ses collègues où elle subit une sorte de mise au banc du groupe pour avoir pris une décision qui si elle ne concerne qu’elle-même semble affecter la conception de l’Humain avec sa grande hache…

Même réflexion dans Peut-on jouir du capitalisme ? sur le modèle de société proposé qui au contraire d’un projet unifiant de société exacerbe l’individualisme, le chacun pour soi et l’égoïsme, chacun cherchant à « être un gagnant pour soi » et non à servir un but commun et unificateur. Un individu dans une société dont le ciment, le liant se délite devient un individu en plein Ego trip définit de façon assez visionnaire et réaliste par Starmania dès les années 1980 : « Ego trip, toi tu fais ton ego trip, égo trip, moi je fais mon ego trip, on n’aime que soi-même comment veux-tu qu’on s’aime ? Ego trip, chacun fait son ego trip ».

Réflexion identique concernant l’art dans Ego trip, la société des artistes sans œuvre. Le constat est le suivant sans générosité l’œuvre d’art n’a pas de sens. L’art vise originellement à transcender la réalité et si l’on en croit les réflexions sur le rôle de l’Art en philosophie l’œuvre d’art transcende l’âme par le Beau. Mais dans la recherche de l’ego trip, la raison de « l’œuvre » réalisée est la jouissance personnelle dans un premier temps, puis une jouissance matérielle affirmée par un Andy Warhol pour qui l’art le plus intéressant est l’art des affaires et non l’art de l’art.   

Si souvent, l’égoïsme et l’ego trip s’enferment, Stan dans La mémoire de Ruben est sauvé de l’autisme et de l’égoïsme par l’amour de Laura. De façon plus générale, c’est l’amour qui sauve « chacun espérant trouver et garder la personne à qui dire : Ne m’appelle plus qu’amour et je serai rebaptisé » Qui a tué le poète ?.

Le bonheur individuel comme finalité unique est donc une impasse, d’où la nécessité d’un projet partagé de société dans laquelle chaque individu est créa(c)teur d’une œuvre commune, dans laquelle « le sujet cohérent-actif occupe une place co-centrale avec l'harmonium cosmique, où l'imagination, la passion, la volonté, l'art, le désir, l'amour redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d'une vie désaliénée, d'une existence libre. » C’est une « politique du Réel en tant que co-création en devenir » : Luis de Miranda l’a nommée « créalisme ».

 

Si la question posée était donc celle du motif se dessinant dans l’œuvre  de Luis de Miranda et qu’il est apparu que ce motif offrait des déclinaisons de la liberté, pour filer la métaphore du « motif » et répondre à la question de la contemporanéité de son œuvre et à la nécessité de sa réflexion, il faut considérer l’autre acception du « motif », à savoir une raison d’être. Articuler un discours autour de la liberté pourquoi ? Serait-ce en rapport avec l’idée de révolution ? Une nouvelle conception de la révolution ayant trait au concept d’« intoxication » repris par Walter Benjamin comme étant « comprise au sens large comme une intensification de l’expérience de chaque jour, quelque chose qui peut arriver même au travers de la lecture, de la contemplation (« comme remplissement de soi » dans Une vie nouvelle est-elle possible ?) ou juste dans la traînaillerie. Si la révolution doit réussir, elle doit être liée à la révolte dans laquelle nous sommes transformés par une expérience nouvelle des aspects les plus ordinaires de la vie ». C’est bien de révolution au sens de changement nécessaire et vital dont il est question aussi dans Une vie nouvelle est-elle possible ? Et de conclure avec l’auteur : « la révolution dans la durée, le devenir autre, la transmutation humaine, la libération des sillons du labour : peut-on concevoir sujet plus solennel et gai, rageur et triomphant ? Une dialectique dont les étincelles produisent le monde, peut-on concevoir meilleur sujet de passion ? ». L’Œuvre de Luis de Miranda est un humanisme, un hymne à la Vie, à la Création, à la Liberté, à la Joie… 

 

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08.02.2011

Promenade

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