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16.07.2011

Spirale

Écrit à Ville d'Avray, le 6 février 2011

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Les opercules explosent, jaillit le sens en musique. Je larve le tempo. Corpuscules. Tentacules, sonorités. J’apparais, debout, droit – mes pieds occupent un point et lorsqu’ils s’écartent sur le sol dur, ils tracent une droite. Je dispose d’un corps d’apparence humaine, je suis ce corps, du moins je l’habite ou il me sert de véhicule – j’ai comme l’impression que je ne coïncide pas avec la totalité de ce corps, que je suis un petit être dont la présence s’étend entre le cœur et le cerveau, peut-être comme un nouveau-né ou un enfant dans un corps d’adulte. L’environnement qui m’entoure ressemble à la terre que je connais, mais puisque je suis en territoire vierge, il doit s’agir de mes souvenirs, que je projette à l’extérieur par habitude, et sans doute pour me rassurer. Il va me falloir du temps pour voir, ressentir et concevoir ce monde nouveau. Pour l’instant, on pourrait croire que rien n’a changé, puisque je me trouve dans la chambre de mon studio, dans la périphérie arborée de la ville de Paris. Rien n’a changé, si ce n’est cette voix qui dans ma tête murmure avec certitude : Tu es en territoire vierge. C’est la règle du jeu, c’est l’axiome de ma nouvelle réalité : je ne peux plus qu’avancer et explorer ce territoire vierge, le découvrir, car où que j’aille dorénavant, ce territoire sera mon monde – quand bien même je devrais le créer.

Je suis déjà sensible aux petites distorsions qui m’indiquent que bien que familier, ce monde est autre. S’il ressemble au monde d’avant, ce n’est que lorsque ma perception renonce à l’attention, à l’écoute, à l’affût. En ce moment même, un lapin brun traverse le jardin, ce qui n’arrivait pas auparavant. Le monde change de peau, c’est une exuvie, une carcasse qui ne tient que parce que trop d’âmes, accablées par leur accablement, maintiennent leur fermeture d’esprit et attendent, à quai, que le train passe en ignorant ceux qui attendent avec eux. Formidable illusion de la nécessité de gagner sa vie dans les consortiums urbains sans s’autoriser aucun écart, ou alors réglementaire. Ces corps sont des uniformes.

Deux hommes marchent sur le toit d’une maison, et il m’arrive comme hier de marcher seul dans les rues désertes de Paris. Où sont les humains ? Chez eux ? Rien ne le prouve. Pour moi, ce sont des figurants qui se reposent. L’indifférence à autrui comme une manière de maintenir le peu d’énergie vitale qui nous tient. L’indifférence à autrui comme un carburant récessif, la cruauté alimentant une sorte de sentiment factice de noblesse, de classe, de fantôme de mépris social.

Être ici et ailleurs à la fois. Tracer une droite entre deux points et chercher le troisième point. Que la chair suprême coïncide avec le suprême mental est le présupposé de ces lignes. La recherche de cette coïncidence est peut-être l’objet de toute notre agitation, et peut-être de nos erreurs. Ne plus chercher fut l’impératif de mille sagesses. Ne plus multiplier les bavardages aussi, et pour les réalistes, les esprits accrochés aux résolutions pratiques, il est probable que tout ce qu’ici j’écrive ne serve à rien. Mais cela ne m’empêchera pas de continuer ma danse de derviche, de suivre le fil de la spirale, et d’incarner au quotidien une littérature active.

Le monde de la veille me paraît étriqué. Peut-être ne suis-je pas assez grand joueur. Mais je n’arrive pas à me déprendre du sentiment d’atrophie qui me prend au réveil, qui n’est pas douloureux mais désagréable, comme une déception anticipée. Je garde pourtant l’humeur entreprenante, puisque je vise le dépassement de cette atrophie. C’est sans doute un manque d’imagination et d’ambition que de limiter notre puissance individuelle au corps qu’on nous assigne. Degré zéro de la loi de la propriété s’appliquant au bien meuble qu’est ce squelette gainé de chair. Devant moi, je vois un ciel rose et derrière moi une femme dort dans mon lit. Son corps pourrait être entièrement sous ma volonté, de sorte que j’aurais quatre bras et jambes, deux têtes, mais je n’en serai pas moins étriqué. Il me semble même que je le serai davantage.

Je ne cherche pas à m’évider du quotidien, mais à l’étendre, à le dilater, à le transformer, à l’enrichir par des voies non détournées, c’est-à-dire par la pensée, la parole, les actes, l’imagination. Je ne prends aucune drogue, à part le café. Je ne me cherche pas, je ne vise pas la connaissance de soi mais la transformation du monde par fidélité à moi-même. Je veux faire partager ma joie de vivre aux autres que je sens si tristes. Rendre le monde plus vaste et nourri. On est si vite pris pour un sympathique fou dès lors qu’on n’est pas dépressif ou névrosé. J’ai longtemps été timide par honte d’être monstrueux ou inconvenant et je m’aperçois aujourd’hui que la prétendue mesure, retenue, civilité des autres n’est que quelque chose comme l’application aux relations humaines d’un professionnalisme de secrétaire.

Je ne dois pas oublier que je viens de naître. Nous sommes jeudi et je ne suis entré consciemment dans le territoire vierge que depuis lundi. Aussi toutes mes phrases procèdent-elles peut-être encore de l’habitude des mauvaises perceptions. Déjà je sens une force rare me composer, quelque chose de beaucoup plus solide que toutes les exaltations passées, du fait que je progresse par spirale. Je suis un enroulement et un déroulement conquérants, et je me renforce de cette manière de planter mes mots dans la terre nouvelle que je laboure en retournant l’écorce de la réalité. Je ne dois pas être impatient, et interpréter les vides actuels comme des conséquences de la spirale. Ce sont plutôt des peaux mortes, des zones de granit rencontrées sur le chemin, l’ombre du passé. 

Voici ce qui s’écrit au quatrième jour de la spirale, et cela sera peut-être dépassé dans une semaine. Il n’est pas impossible que tout ceci m’apparaisse puéril et insignifiant, mais je n’accéderai aux dimensions supérieures que par un chemin honnête, sans brûler d’étapes, sans établir de fausses passerelles ni un décor de carton-pâte. Pour l’instant, je conserve beaucoup de modes de perception appartenant au passé. Pour l’instant, que voyons-nous : des rues parallèles, du roc, de la pierre, du béton, du goudron et des mouches, des insectes humains, qui piaillent dans les bistrots leurs bavardages répétitifs, avec leurs visages de menus plastifiés, leurs poses de premiers de la classe, comme s’ils étaient assis à une table d’école, eux qui ont toujours été cancres. Certes, il est difficile de faire que chaque jour s’élance hors de sa petitesse et l’événement ne se donne pas aussi facilement, même à celui qui le désire. L’impatience est ambiguë.

Disons qu’à ce stade, notre ignorance est presque totale. Nous avons fait, à peu près, table rase. Nous découvrons des clichés, cela fait partie du prévisible. Les coups d’éclats qui retombent à plat ne m’intéressent plus, ils ressemblent à des pirouettes de cirque. Je ne suis pas un équilibriste ni un jongleur, ou pas seulement. Je ne tiens pas à me déplacer en roulotte toute ma vie. C’est une affaire de contagion mentale qui nous occupe. Un homme qui est le seul à croire à son empire et à l’habiter est de fait, sinon un demeuré, du moins un faible. Bien entendu, je ne sous-estime pas les forces adverses, les armées de réalistes qui maintiennent le statu quo. Un allié peut à chaque instant se retourner en ennemi, et l’effort est déjà grand à tenir la discipline dans les rangs de ses propres soldats et officiers. L’instinct d’adaptation nous tire. Les habitudes de la compétition nous détournent du chemin. On ne saute pas d’un cercle de la spirale au cercle supérieur, pour la simple raison que le cercle n’est pas là avant d’être secrété, mais produit par celui-là même qui le parcourt. Nous devons accepter de produire chaque jour des actes stériles, puisque la terre que nous retournons est en dormance, et qu’il faudra des mois de labour pour la féconder.

J’écris pour conquérir du temps qui ne soit pas linéaire. Tout se redéfinit sans cesse au présent. Tel est le sens de la spirale, d’être un labour du passé comme de l’avenir.


 

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Commentaires

Je vous vante pour votre recherche. c'est un vrai exercice d'écriture. Continuez .

Écrit par : MichelB | 13.08.2014

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