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18.09.2005

Ex nihilo 6

Certains jours, je n’étais pas loin de croire que la musique, une certaine musique, était le filtre qui nous permettait de rendre apparente la complexité colorée du mille feuilles réel, il suffisait pour cela que je roule, au nord de la capitale, sur la départementale 126 déchirant la forêt d’Ermenonville et que résonnent dans l’habitacle de ma voiture rouge les premiers accords en éventail de Spirits in a material world, et alors à la surface des troncs interminables des pins qui veillaient sur la route s’ouvraient et se refermaient des tiroirs libérant des volées de merles et de pigeons, décrivant dans le ciel des partitions sur fond bleu, avant de se poser, quelques kilomètres plus loin, la chanson terminée, sur les ogives de la cathédrale de Senlis au moment où les cloches libéraient deux tintements brefs et conclusifs. J’invoquais alors toutes les autres mélodies terrestres subtiles, classiques et contemporaines, pour qu’elles viennent glisser comme des gouttes invisibles sur les arcs brisés du portail central de l’édifice, redessinant le contour des gâbles et des roses du fronton jusqu’à ce toutes les tentatives d’élévations humaines fussent justifiées.


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17.09.2005

Ex nihilo 5

Je ne tutoyais peut-être pas assez cette ville où je n’étais pas né, bien qu’il m’arrivât de passer l’extrémité des doigts sur le grain pierreux d’un immeuble du quartier Latin, de caresser en éprouvant un début de volupté le garde-corps calcaire d’un pont tandis que les cellules photosensibles de mes rétines se calquaient sur les reflets du soleil affolés par le courant de la Seine, d’interroger une fenêtre de l’île Saint-Louis comme on questionne un visage dont on craint d'avoir la clé, tentant plus ou moins inlassablement de précéder d’un pas de trop rigides catégories de jugement usées par l’illusion de la routine, mon esprit à la mémoire tourmentée se fuyant lui-même avec méthode, cherchant sa démesure organisée dans le moindre recoin, non pour quitter le monde mais pour le percevoir enfin sous le jour miraculeux où nos sens seraient sereinement enivrés par les vibrations soniques des corps.


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16.09.2005

Ex nihilo 4

L’enquête sur les conditions de possibilité d’un monde autre me donnait tantôt l’impression d’avancer à grands pas, des enjambées rassurées par quelques pierres flottant sur l’eau, en attendant que ces signes de solidité deviennent eux-mêmes superflus, tantôt le découragement me rattrapait, et j’avais alors beau regarder dans toutes les directions, je ne tombais que sur le vide de mon propre regard, trébuchant au pied des puits abyssaux tapissés de miroirs, tous les visages s’y reflétant semblables et les sourires lointains.

Je sortais alors sous la pluie battante, ouvrant les mains vers le ciel pour y sentir les gouttes tenter des percer ma peau à la manière des aiguilles que je tentais de plonger dans le réel pour y prélever la matière première dont on pourrait construire, pavé par pavé, note par note, le sol et le son d’une ville nouvelle, où la vie circulerait en cascades de phonons actifs.

Je rentrais trempé, épouvantail liquide mais apaisé, convaincu que si le monde n’était qu’un dictionnaire massif, la tâche restait possible d’en extraire des phrases inouïes. Mais le seuil de l’autre monde était sale car beaucoup s’y étaient interminablement essuyés les pieds, avec cet agacement obstiné contracté par les nerfs à force de résistance, à force de ne voir dans les territoires déjà habités que la poubelle où chutaient les brouillons d’un Dieu ayant matérialisé ailleurs son grand œuvre.

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14.09.2005

Ex nihilo 3

Une question m’occupait : pouvait-on modifier la structure du monde ? Mais la vie était lente, et les rituels journaliers, travail, alimentation, transports, déplacements dans un environnement encore trop familier, monologues intérieurs parasites que ma discipline mentale n’avait pas complètement réussi à chasser, tant ils étaient ancrés depuis le séjour placentaire dans nos chevilles neuronales, ombres dérisoires que j’avais cru identifier comme les échos du ventre maternel, postulant non sans pessimisme que la femme créait l’âme de l’enfant par le rejet intestinal de ses propres inquiétudes, et que psychanalyser un être c’était psychanalyser sa mère.

Pour modifier la structure du monde, il me semblait qu’il fallait d’abord atteindre le silence, dans ses pensées jusque dans ses paroles, tenter même de retirer aux actes le privilège de l’éloquence pour enfin entendre le monde, qui pour l’instant ne s’adressait à moi que par intuitions lumineuses sur la possibilité de sa recomposition, de sa transformation radicale. Où débusquer le réel de la réalité, dans quel objet anodin, à quel phénomène se cramponner pour en extraire la sève tangible, indiscutable, seule puissance capable de retourner le langage lui-même non plus en danse autour du feu mais en oxygène de combustion ?

Je me disais que nous ne vivions plus, ou plutôt pas encore. Plus je rencontrais d’humains, plus j’en étais convaincu. Le monde humain n’était pour l’instant qu’une immense gestion, une installation dans le plus urgent et le plus rapide, une habitation malaisée dans des transformations de la matière à peine imaginées, à peine pensées, locales autant que contagieuses, en partie parce que pour la plupart d’entre nous penser revenait à manipuler des idées disponibles jusqu’à aboutir à la conscience de l’abrutissement et de l’absence de créativité pure. Les hommes aimaient le concret, il semblait les rassurer tandis qu’il m’avait longtemps effrayé, que je l’avais longtemps rejeté comme un rebut alors qu’à présent, non sans effort, non sans plaisir, je projetais de le considérer comme un rébus, ce qui était encore une manière d’en refuser la platitude, le monochrome principe d’identité.

Un train, par exemple, n’était pas qu’un train. Un train n’était pas qu’un souvenir solitaire pour un fils de migrants, pont de ferraille entre l’origine oubliée et l’avenir jamais rattrapé, espace transitoire de l’enfance et de l’adolescence, ligne barrée entre la terre des ancêtres et celle de l’exil, assemblage de simili cuir à l’odeur de carbone brûlé, de petites lampes blafardes, de draps rêches et presque transparents recouvrant à peine les couchettes brunâtres, de rampes de métal fatigué où la main s’accrochait sous l’effet du balancement, de vitres interdisant de se pencher au dehors de l’existence sous peine d’être décapité par l’inconnu, de claquements de rails et de crissements de freins, d’échos de gares traversées par la froideur crue de l’hiver, dessinant des trous de vide implacables percés de grésillements de haut-parleurs : nous arrivons en gare d’Hendaye, une heure d’arrêt.

Je butais encore contre l’absence d’imagination de ma mémoire, me recroquevillais à l’angle de la chambre du confort, avalant quelques tentations qui m’empêchaient d’avancer plus vite dans la reconstruction d’un monde vivant, coloré, qui devait exister en dehors des rêves et surtout devenir partageable, mieux que ne l’était ce pire que nous appelions notre vie, territoire d’égarements, de conflits et de sous-entendus où nous nous satisfaisions de ne plus souffrir – état que certains appelaient le bonheur –, alors que nous aurions dû persister à construire une jubilation commune. J’étais encore mouche du coche, non pour m'alimenter de l’hémoglobine du cocher, mais résolu à détourner l’équipage vers le paradis terrestre, tandis que d’autres préféraient partager l’intérieur du carrosse en narrant des histoires à dormir debout.

J’exigeais presque l’impossible : qu’on oubliât ma personne tandis que je parlais en apparence en mon nom avec cette insistance dérangeante des rabat-joie, mais l’endurance me venait de ce que j’avais la certitude ou la volonté inébranlable, ce qui alors revenait au même, d’être, non pas un ouvre-boîte, mais un ouvre-joie.

 

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13.09.2005

Ex nihilo 2

Je croyais avoir acquis avec le temps une bonne psychologie des femmes, qui relevait plus précisément de la physiognomonie, puisqu’elles n’avaient pas à parler pour que je crusse lire sur leur visage le récit de leurs plaisirs et de leurs peines, leur capacité d’imagination, leur générosité fragile, l’importance qu’elles accordaient aux choses obtuses ou leur soif d’évasion, et ce début de pénétration mentale suffisait la plupart du temps à m’enlever l’envie d’une immixtion plus physique, que j’imaginais, encore réactif moi-même, nécessairement trop coûteuse en pertes de patience, en régressions verbales, semblables à celles que l’on entendait dans ces fêtes parisiennes qui n’avaient pas même de festif l’anglicisme pathétique apposé sur les cartons d’invitation : Panik, Respect, We Love Paris, Massive, Super Discount, Pure…

Je m’étais trop longtemps assis au coin des salons imbibés d’alcool et de succédanés de conversations en maudissant la nature et la société d’être si peu exigeantes en raffinements mentaux pour oser apposer au sommet de certains corps rêvés des phrases aussi plates qu’une raie, des banalités aussi peureuses qu’une chatte enceinte, des ombres plus fuyantes que la marche d’un crabe courant latéralement s’enfouir sous le sable homogène et stérile en assimilant tout homme à une bouche carnivore prête à suçoter ses pinces avec délectation.

Si un philosophe avait en d’autres temps cru reconnaître l’Esprit au sein de la négation de la négation, notre temps borgne Le regardait comme s’il incarnait une négativité improductive, et c’était merveille et fascination que de constater que l’occidental croyait vivre en masse et échanger même des sentiments sans se départir d’une haine mortifère vis à vis de toute articulation de pensée, assimilée a priori à une forme de critique clinique, au venin d’un serpent malfaisant, à la dissolution dans l’acide des liens de paille qui tenaient ces figurants affairés à peu, ces mannequins affectés mâles et femelles qui me semblaient être comme ces poupées qui lorsqu’on leur appuie sur le ventre distillent des phrases préenregistrées. Répugnant à me faire le magnétophone de la mascarade ennuyeuse et sur le qui-vive qui semblait lourdement satisfaire la plupart, ayant cessé en partie d’exprimer mon mécontentement utopique pour ne pas empêcher la digestion de mes dissemblables, je m’étais résolu à ce que la grâce d’un sourire illuminé fût une denrée plus rare qu’une barque au milieu de l’Atlantique, qu’un regard complice au détour de mes marches solitaires dans les rues mornes de la ville – heureusement, la solitude ne me pesait que rarement, et j’avais honte d’en avoir souffert un temps, plus jeune, tandis que j’imaginais les rassemblements des autres comme des royaumes enchantées d’où j’étais exclu, illusion de fils unique d’immigrés qui m’avait valu de perdre quelques années à tenter de frayer avec les cochons pour attraper quelques perles, artiodactyle gras et omnivore moi-même, n’ayant pas toujours gardé un œil sur la musique des sphères.

Désormais, je cohabitais avec la plupart comme avec mon passé défectueux, optimiste car les êtres vivants existaient tout de même par milliers, étoiles filantes qui le plus souvent ne nous laissaient que le temps de faire un vœu, d’amour, d’amitié, de jouissance.

Ma solitude, même fourmillante de sensations vives, restait pourtant une preuve de mes vertes limitations, et il me fallait encore passer à une étape postérieure à la critique – qui ne pouvait venir qu’après elle –, celle qui consistait à pénétrer si bien dans l’esprit de l’autre que j’en extirperais comme du mien quelques reflets soniques. Ma malaisée propension à la critique était redevenue proportionnelle à mon optimisme naturel, à cette lueur que je persistais à déceler dans le regard des autres et qui me valut plus tard de taire de plus en plus mon arrogance épaisse comme une mélasse de betterave, qui avait fini par me lasser moi-même par sa trop grande similitude avec un orgueil masochiste. Il serait plus louable, bien que plus difficile, de trouver de l’or au fond des mines plutôt que d’en répertorier indéfiniment la boue suintant goutte à goutte, le granit brut, les impasses.

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11.09.2005

Ex nihilo 1

Une distance infinitésimale me séparait de la béatitude, tandis que je marchais trop de buts en tête, trop de fuites dans le cœur, alourdi par l’attente de l’événement qui venait d’avoir lieu, regardant parfois la paume de mes mains comme une manifestation de beauté absolue, sans cause. Il suffirait maintenant d’un peu de patience ; j’étais parvenu au seuil de ce que les hommes rêvaient, et cet espace neuf requerrait toute la puissance paradoxale dont j’étais capable.

J’avais vu la lumière du Nord, j’avais arpenté les rues dépeuplées de contrées plus pacifiques, plus préservées, plus hiératiques ; j’avais rencontré à vingt ans l’âme du monde sur une place de Stockholm, faite d’instinct, de nécessité branlante, de lumineuse vérité sans raisonnement, d’éloignement du chaos, un soleil de minuit et pourtant j’étais ensuite revenu au cœur de la tempête, plus au Sud, à mi-chemin du désordre, entre joie et souffrance, convaincu que l’excès d’activité se confondait avec la léthargie : dans les deux cas c’était être aux ordres.

Or désormais mon commandement était intérieur, me permettant de traverser chaque jour les jardins de l’hôpital de la Pitié sans tristesse ni jubilation épidermique, observant mi-avide mi-moqueur les jeunes filles en jupe étendues sur la pelouse devant la chapelle Saint-Louis, agrippées à leur petits téléphones. Paris était ma ville, elle m’occupait, mais en trente ans je n’en avais pas encore reconnu la beauté pure ni pleine, comme on tarde à reconnaître la beauté de sa propre vie, tandis que je restais convaincu que Stockholm était la plus belle ville du monde, parce je m’y étais senti loin de la vase, en élévation, parce que la dernière cité majestueuse avant le Grand Nord, parce qu’ultime vestige civilisé de vieille Europe au milieu des forêts démesurées où le grouillement des humains devenait une rumeur de fond de cave.

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08.09.2005

Suaviteit

Dans l’ordre de l’esprit, la troisième dimension, c’est le temps. La première, l’élévation. La deuxième, le rampement (à moins que l’on veuille intervertir rampement et élévation – qu'importe). Le temps est le résultat de la dialectique de l’élévation et du rampement. L’humanité ne s’en sortira pas tant qu’elle n’aura pas brisé ce cercle. Le temps est un résultat négatif. La plupart du temps.

Nous cherchons les conditions de possibilité d’une endurance pure, sans idéal, mais créative. Ici on peut éclater de rire tant la chose paraît improbable. Une endurance pure créative ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

L’une des formes d’endurance pure les plus persistantes que je connaisse, et à vrai dire la seule qui me vienne à l’esprit en cet instant, c’est le squelette. C’est très endurant un squelette, sans but. Beaucoup plus endurant que la chair. Un squelette, ça perdure pendant des siècles. De plus, c’est très beau. Pour des raisons discutables, les hommes ont arrêté la date de la mort à l’arrêt des battements de cœur. Tout ou presque étant arbitraire chez cet animal (on l’oublie trop souvent), ils auraient pu décider qu’un mort n’est pas mort tant que son squelette ne se décompose pas, par exemple. Nous vivrions ainsi des centaines d’années. Certes, un squelette, c’est un peu encombrant, ça n’a pas grand chose à dire, mais je connais maints gens de chair qui sont tels sans pour autant qu’on les décrète inexistants. Sauf que ceux-ci consomment de l’air et de la nourriture en grandes quantités, tandis qu'on n'a jamais vu un squelette prendre toute la place dans le bus.

Reste qu’un squelette, ce n’est pas très créatif. Regardez Fashion TV. Mais que savons-nous, nous autres, de la créativité. Hmm ?

Une lectrice a trouvé mon précédent billet, sur l’État de la France, « amer ». C’est un mot que l’on m’a servi plus d’une fois, et sincèrement je ne sais toujours pas à quoi il correspond. Je n’ai pas l’expérience de l’amertume. J'ai connu par exemple (et de moins en moins) la colère, la frustration, l'angoisse, mais comme faiblesses passagères. L'amertume en revanche n'est pour moi qu'un mot vide et inoffensif. Tout au plus puis-je en avoir un vague concept, comprendre que pour beaucoup d'âmes momentanément fragiles c’est un mot qui est peut-être censé faire taire les esprits vigoureusement lucides et critiques, qui crient un peu trop fort que ce monde est merdique.

Non, en moi coule un miel joyeux ("suaviteit") qui certes s’irrite souvent de la stagnation des mœurs, cette forme d’endurance souvent impure et incréative qu’on appelle société, et dont je n’ignore pas que je fais partie. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

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26.07.2005

Notre aventure

Ce monde est régi par des lois
Qui nous ordonnent de faux sourires
Mais l'on ne peut créer la foi
Avec tout l'argent d'un empire

Le chemin est mince et ténu
Un fil brillant court dans nos veines
Il est invisible à l'oeil nu
Il est insensible à la haine

Nos mots sont des cratères de feu
Crachant les phrases les plus sûres
Au sol de l'avenir radieux
Où pousseront nos aventures


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