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12.07.2005

Devinette

Je lançai l'autre jour à une jeune écrivaine, en souriant, la phrase suivante : "L'homme est l'animal qui veut tout. La femme est l'animal qui veut autre chose."

À quoi elle répondit : "Je vais peut-être te piquer cette phrase."

Cette réponse me parut invalider mon aphorisme. Peut-être.

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19.06.2005

La paix grise

Les transducteurs de la chaîne haute-fidélité Sony CMT-GPX7, transformant l’énergie électrique d’audiofréquence en énergie acoustique, distillaient depuis quelques heures une suite d’instructions répétitives ; le faisceau laser lisait en boucle le programme du disque audionumérique Café Del Mar Volumen Seis, une compilation de José Padilla enregistrée à Londres en 1999.

Cette première semaine du mois de mars 2003, Sibille s’était enfermée chez elle. Sous le regard idiot de son chien Clébus, elle refusait de répondre au téléphone, annulant de fait quelques rendez-vous, notamment une soirée dans un immeuble de Pigalle dont la vacuité lui semblait prévisible. Dans son esprit, un mot se répétait en écho : plonger.

Depuis quelques années, Sibille avait l’impression d’être comme un poisson en sursis, attendant qu’un événement improbable la rejette à l’eau. L’océan de relative inconscience dans lequel elle avait baigné jusqu’à l’orée de ses trente ans l’avait expulsée, pour une raison qui restait à identifier. Depuis, l’air était sec, et Paris lui apparaissait comme un étrange chant de ruines. Ce n’était peut-être pas qu’une impression personnelle : d’après les journaux et certains instituts de sondage, c’était l’Europe tout entière qui déprimait, démoralisée, cafardeuse, décidément incapable d’entrer dans le nouveau millénaire armée d’idéaux. Sibille croisait de plus en plus d’individus qui lui déclaraient que la vie était absurde, difficile ou ennuyeuse. Les rues de la capitale, vidées par un hiver qui s’étendait depuis plus de quatre mois (ou était-ce quatre ans ?), lui paraissaient réfractaires à toute forme de gaieté.

Plonger, aux yeux de Sibille, n’était pas un acte négatif. Plonger, c’était revenir dans l’océan vital et l’écoulement du désir. C’était respirer, disait-elle dans un sursaut de foi.

Mecredi soir, l’isolement avait porté ses fruits : vers 22 heures, Sibille se sentait mieux, la sensation d’asphyxie s’était estompée. De plus, son cerveau, peut-être stimulé par les oscillations de fréquence élevée et de faible amplitude de la musique ainsi que par l’absence d’autrui, avait produit une vague théorie qui l’occuperait pendant encore quelques mois. Il y a des périodes de l’Histoire, venait de comprendre Sibille, où une société, ayant abdiqué de ses grandes utopies, n’a pas encore construit d’idéal humain de substitution.

C’était ce désert spirituel que traversait l’Occident depuis la chute du régime communiste et la perte, à l’aube du XXIe siècle, de la foi dans ledit progrès social-capitaliste. L’Argent et l’Ego étaient désormais les seules devises réellement compétitives. Cela semblait être un maigre programme pour fertiliser les imaginations et susciter les enthousiasmes collectifs ; l’argent et l’ego, c’étaient en général les autres qui les faisaient fructifier, se dit Sibille.

Ces époques d’entre deux, de misère de l’humanité, comment les nommer ? Sibille se concentra puis écrivit au dos d’un ticket de métro :

La paix grise.

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17.06.2005

Naturalisé

 

Ce corps a soupiré son oubli
En marchant
Il nage en creux
Innocence du vers de terre
Le feu ne détruira pas la prairie
Le feu détruira la prairie

L’oiseau a piaillé son silence
Indocile
Tu ne présideras pas à ta fin
Tu présideras à ta fin

Ouverture du canal disparu
Du néant un geste une pause complice
Et la transaction fut empêchée
Et la transaction ne fut pas empêchée

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05.06.2005

La marchandise absolue

Extrait de Peut-on jouir du capitalisme ?

 

Lorsque la production est reine, le producteur dans une chaîne signifiante devient lui-même l’objet d’une autre chaîne signifiante. Le modèle de la consommation domine ; on se dépense pour pouvoir dépenser. Fictions énergétiques. Que le capitalisme ne produise pas la jouissance, mais seulement de fausses tensions vers la jouissance, cela explique que la machine semble pour l’instant tourner.

La plus-value ne s’identifie pas avec la jouissance elle-même (Lacan, Radiophonie, p. 87) :

"Car ce cauri, la plus-value, c’est la cause du désir dont une économie fait son principe : celui de la production extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir. Il s’accumule d’une part pour accroître les moyens de cette production au titre du capital. Il étend la consommation d’autre part sans quoi cette production serait vaine, justement de son ineptie à procurer une jouissance dont elle puisse se ralentir."

Dans une telle situation chacun devient prolétaire : la jouissance est localisée par le sujet-consommateur dans le sein fantasmé d’une Marchandise Asolue dont la production est imminente et toujours reportée. L’hystérie des discours à lexique révolutionnaire dans le marketing avancé reflète cette attente, cette fiction nécessaire du capitalisme de la Marchandise Absolue, de l’objet (il peut s’agir d’un service ou d’un spectacle) qui nous permettrait d’atteindre à la jouissance pleine et définitive.

L’esclave, aveuglé par le plus-de-jouir, tombe dans le panneau publicitaire et se plie à la marchandise "révolutionnaire". Le véritable maître, lui, n’ignore pas que l’objet reste un objet, et l’objet absolu une fiction (lorsqu’il s’agit d’un homme, il lui faut souvent d’abord comprendre que la Femme Absolue n’existe pas, ou plutôt que toute femme peut devenir absolue dans une relation de dialogique amoureuse). Ce vrai maître ne peut vraiment trouver sa place dans le discours du capitalisme qu’une fois mort, car de son vivant il incarne (c'est plus fort que lui) la résistance à devenir un objet de consommation.

Car au sein du discours du capitaliste, il n’y a plus de maître. Le maître est lui-même absorbé par la Marchandise Absolue. Celle-ci, nirvana du consommateur censé ouvrir la porte de l’Expérience Totale, méduse du producteur espérant (non sans une pointe de mauvaise foi, même aveugle, celle par exemple du « développeur durable »), délivrer la meilleure qualité au meilleur prix, est une fiction appartenant à la logique capitaliste de la même façon que l’inatteignable est la fiction du langage, son « tonneau des Danaïdes ».

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30.05.2005

Le nouveau Sisyphe

Cela commença par les mains, tenant ferme burin et masse, les doigts sortis de l’ombre, sensibles à la musique du vide, ou à son énergie. Sculpter le chaos, composer. Épuration amoureuse du magma originel.

Quoiqu’il en soit, tenir bon dans la voie singulière. Improviser maladroitement, les doigts tremblants sur le clavier du piano, faire jaillir de soi l'innommé jusqu’à ce qu’au fil des ans, plus lentement et plus douloureusement que par la voie technique, le chaos s’ordonne, les "vices" s’harmonisent en une vertu étrange, inouïe, monstrueuse. Devenir un monstre de beauté créatrice, loin des académismes autant que des onanistes complaisances. Ériger un système du vécu d’où toute vulgarité et toute préciosité soient exclues. Ni castré, ni castrateur : un défi.

Prenez votre singularité au sérieux, sans tenter de devenir une image de marque. Prenez votre monstruosité au sérieux, c’est-à-dire aimez-là, taillez-la, élevez-la au rang d’œuvre d’art, de don onduleux fait à l’humanité et à vous-même.

Le seul rocher de Sisyphe qui vaille la peine : le chaos. À pousser avec masse, burin et instruments de musique. À la fin de la vie, on ne s'est pas débarrassé du boulet, mais on lui a donné forme et structure. Harmonie.

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27.05.2005

Le marchand de bonbons

Un élément inhabituel planait sur les rues de la ville ce matin-là. Ce n’était pas cette femme, casque de moto sur la tête, qui tirait une corde devant elle, attachée à un bus. Ce n’était pas cet homme, vêtu d’une robe sombre, qui marchait dignement en déchirant les pages de son journal. Ce n’était pas cette vieille femme, panier de provisions sous le bras, qui distillait à sa voisine des paroles inaudibles.

Quoi alors ? Il y avait ce parfum de caramel. Il semblait imprégné dans l’air de la ville comme une humidité odorante. Je tentai de le suivre à la trace. Mon corps accomplit l’acte de s’accroupir et ma main droite caressa le béton âpre. Je me couchais, reniflant le sol impur. Cela sentait bien le caramel, et cette odeur me signifia d'abord une absence.

Mais de quoi ? Je chassai les premières images trop contemporaines de glaces à la vanille nappées d’une sève mielleuse. Puis je retrouvai les toffees trops durs de mon enfance. Suivant l’odeur à l'instinct, je me retrouvais quelques instants plus tard à l’entrée d’une bouche de métro, devant un marchand de bonbons aux traits tirés, à la moustache blanche. Son stand multicolore cuisait au soleil. L’homme, cinquantenaire, chapeau de paille sur la tête, était assis sous un parasol bleu. Le pop corn au caramel éclatait en nuages volubiles. 

L’homme me raconta que quelques années plus tôt, il s’était donné pour mission, comme tant d'autres, de "changer le monde". Il me parla de la Conspiration du Sucre, par laquelle les multinationales et les puissants asservissaient les petites gens. Sucre dans les aliments, sucre dans les parfums, sucre dans les mots, sucre dans les pensées et les fausses promesses. Il avait d’abord tenté de lutter de toutes ses forces contre le sucre. Il organisa des conférences, changea son mode d’alimentation et tenta de modifier celui de ses proches. En toute chose il devint le chantre de l’amertume.

Mais ses conférences, après la curiosité initiale, se dépeuplèrent. L’homme se retrouva seul, isolé, sans travail, sans amour. Sa politique contre le sucre n’avait opéré que sur lui : il était devenu profondément aigre. Je crus comprendre alors comment, par dépit, il en était venu à vendre des sucreries à l’entrée du métro, lorsque, d’un geste assuré, il me tendit un sachet de pop corn au caramel. J’en plaçais quelques grammes dans ma bouche. Une acidité inattendue enflamma mes papilles. Un frisson parcourut mon corps tandis qu'une vague vibrante se répandait le long de mon cou dans toutes les directions. C’était comme des étincelles, non pas de jouissance seulement, mais comme porteuses d’un savoir inouï.

Mon corps tout entier devint un brasier d’acidité, sans que je puisse déterminer si c’était une sensation bienheureuse ou douloureuse. Les couleurs du stand de bonbons me parurent plus vives et autour de moi le monde ne ressemblait plus à ce qu’il avait été quelques secondes plus tôt. De grosses cordes pendaient au sol, abandonnées. Les journaux déchiquetés s’envolaient, métamorphosés en feuilles végétales vertes, rouges et jaunes. Les passants portaient des pans de tissus pourpres, ocres, garance, turquoise et cent autres couleurs dont j’ignorais le nom. Certains étaient habillés de blanc et de noir.

L’odeur de caramel avait disparu, remplacée par un parfum complexe où je crus déceler des pointes citronnées. Le visage du marchand de bobons, qui m’était apparu si triste, vibrait de joie. Puis la sensation s’estompa. Par un mécanisme atavique, je m’attendis aussitôt à ce que tout redevienne comme avant, mais une conviction me rattrapa. Je compris que désormais je resterai fidèle à ce marchand de bonbons. Je sus que chaque matin, je viendrais essayer l’une de ses impressions et que chacune d’elles serait porteuse d’une vision du monde différente.

Le marchand de bonbons était resté fidèle à son rêve, d'une manière étrange.

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24.05.2005

ventriloquie médiatique

« Rien dans le ventre », dit le mot populaire à propos des couards. Et pourtant, ils doivent avoir au moins un peu de souffle, puisqu'ils peuplent notre paysage culturel, désécrivent chaque jour dans les journaux, publient des livres avec la régularité des machines : les ventriloques. Ils sont partout, mimétiques à prétention d’indépendance, ils éructent leurs banalités comme on déverse de la soupe sur le sel. Mais gare, nous n’échappons pas au virus de la ventriloquie, nous autres contempteurs. Le psittacisme est une maladie qui nous guette tous.

Oublieux de l’étonnement, négligeant de laisser éclore leurs impressions, les ventriloques labellisent le monde à grandes lèvres de peur. Avant l’invention des marques, ils étaient déjà de lourds reconnaisseurs, catégorisant le réel à coups de volonté de puissance rachitique. Tristes intellectuels qui ont désappris de penser comme de se taire. Et bla et bla. Obladi Oblada.

Nous sommes tous des ventriloques, mettons. Oui, toujours ce vieux problème de vie et de mort. Si ce n’est pas la volonté de puissance qui parle, qu’est-ce donc ? Mille choses. Par exemple, les impressions évoquées tout à l’heure. C’est intéressant une impression. Ça parle un langage de sourds. Comme une fleur sur le point d'éclore dans notre poitrine qui éclate aussitôt en poussière. Quelques uns sont passés maîtres dans l’art de faire éclore en fleurs persistantes leurs impressions. Ceux-là sont les grands démiurges, a priori.

Et si nous nous contentions, encore un petit peu, de nous étonner ? Enfant, j’étais étonné par la laideur du contreplaqué plastifié des bars et des cuisines. Aujourd’hui je suis étonné que cette laideur, teintée par le souvenir, m’apparaisse parfois belle. Je pourrais avancer, développer, forcer la conclusion et le discernement, mais je préfère ce matin me maintenir un instant dans l’étonnement. L’étonnement est-il toujours nostalgie d’un temps où nous étions protégés ? L’étonnement recouvre-t-il la peur du vide ? Mettons qu’il nous arrête au bord de deux précipices, sur le pont d’un entre-deux entre affaissement et dépassement. Orgasme de l’étonnement, qui pourrait bien être la porte vers ce qu’un slogan politique suggérait il y a quelques décennies, dont l’écho se faisait encore entendre au moment où les seventies se minéralisaient : « L’imagination au pouvoir ! »

L’imagination au pouvoir, c’est précisément ce dont les ventriloques nous privent en occupant la place avec leurs aboiements de castrats. Mais, bien entendu, le principal tortionnaire de l’imaginaire, c’est notre propre paresse, notre propre mimétisme, notre absence de courage à nous maintenir dans l'étonnement et le risque, notre conservatisme, notre assurance-vie… mais je me tais, devenant ici moi-même un ventriloque de l’anti-ventriloquie.


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22.05.2005

De la haute fantaisie (Introduction à la lecture de Fernando Pessoa)

"Pour les éveillés, le monde est un et commun."
Héraclite.

"Hein et comment ?"
Anonyme.


Il est d’usage d’entrer dans le monde de Pessoa par la porte de son nom. On sait que "pessoa" en portugais signifie personne. Non au sens où quelqu’un est absent (la belle dualité du mot français n’existe pas en portugais), mais au sens de personne morale. C’est à partir de ce signe moral que je vous propose de commencer cette visite, et non, comme les guides plus ou moins touristiques le pratiquent, par l’analogie avec la persona (masque, rôle).

Gardons pourtant sous la main l’indice du masque. Il nous servira à plusieurs reprises pour ne pas tomber dans le pire des pièges concernant Pessoa, celui de le prendre au sérieux (ce que lui même ne parvenait à faire qu’au prix d’une souffrance sans cesse dépassée par la création, course folle entre fantaisie et effondrement, voilà pour le sens de notre visite, je le dis pour ceux qui voudraient aller voir ailleurs si personne n'y est).

Moral: tel se présente le texte par lequel notre visite commence, "L’Education du stoïcien", dont le sous-titre révèle d’entrée de jeu l’humour de Pessoa: "De l’impossibilité de créer un art supérieur". Ce texte est signé d’un hétéronyme peu connu de l’auteur, le Baron de Teive.

On peut ici rappeler - tout voyage comporte ses clichés - que Pessoa signait la plupart de ses textes (outre ceux signés "Pessoa" in person) de trois pseudonymes, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, et Alvaro de Campos. À la manière d’un touriste qui lorsqu’il se rend à Lisbonne sait par avance qu’il ne faut pas ignorer le Château Saint-Jorge perché sur les hauteurs de la ville, la grande place du Commerce, le Monastère des Geronimos, et la statue assise de Pessoa, il convient de connaître ces principaux hétéronymes. On connaît à peine moins l’esthétique à laquelle chacun renvoie.

Une analogie entre Pessoa et Lisbonne nous vient du poème auquel fait allusion le titre de ce texte-ci : "Lisbon revisited" est le titre de deux poèmes signés de l’hétéronyme Alvaro de Campos, l’un daté de 1923, l’autre de 1926, qui débutent comme suit, non selon la traduction de la Pléiade, ici trop rude, mais selon celle des éditions de la Différence :

1923:

"Non: je ne veux rien.
Je l’ai déjà dit, je ne veux rien.

Epargnez-moi vos conclusions:
La seule conclusion est de mourir.

Ne me servez pas d’esthétiques !
Ne me parlez pas de morale !
..."

1926:

"Rien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses à la fois.
Avec l’angoisse d’une faim de viande,
Je convoite un je-ne-sais-quoi
De défini dans l’indéfini...
..."

J'ai cherché chez moi un guide de Lisbonne, avant de me souvenir que je l’avais jeté quelques jours plus tôt sous prétexte que je préférais la découverte erratique aux parcours fléchés. Je laisse donc la piste géographique ouverte pour un autre voyage, et me laisse rappeler à l'ordre par la personne morale. "L’Education du stoïcien", que vous ne trouverez pas dans la Pléiade, commence ainsi:

"Il n’est pas de plus grande tragédie que l’égale intensité, dans la même âme ou le même homme, du sentiment intellectuel et du sentiment moral. Pour être indiscutablement et "absolument" moral, on doit être quelque peu stupide. Pour être absolument intellectuel, on doit être quelque peu immoral. Je ne sais quel jeu ou quelle ironie des choses condamne chez l’homme cette dualité portée à un degré élevé. Pour mon plus grand malheur, elle se réalise en moi. Je n’ai donc, possédant deux vertus, jamais rien pu faire de moi. Ce n’est pas l’excès d’une qualité, mais bien de deux, qui m’a tué à la vie."

Notez que Pessoa parle de "sentiment intellectuel". Voilà qui pourrait paraître étrange à certaines oreilles françaises. Nous y reviendrons.

Pessoa parle donc ici sous le masque du Baron de Teive. De teive peut s’entendre en portugais comme un "j’ai eu", ou un "il a détenu". Qu’est-ce donc que Pessoa a détenu qui lui manque tant à présent au point de le faire exploser en formes multiples ? REvenons à "Lisbon revisited" (1926, traduction cette fois-ci de la Pléiade):

"Dans le fond de mon esprit, où je rêve ce que j’ai rêvé,
Dans les champs ultimes de l’âme, où sans raison je me remémore,
(Et le passé est une brume naturelle en fausses larmes)
Dans les routes et les sentiers de forêts reculées
Où j’ai pensé qu’était mon être,
S’enfuient, démantelées, utlimes vestiges
De l’illusion finale,
Mes armées rêvées, défaites sans avoir été,
Mes cohortes sans existence, anéanties en Dieu..."

Chez Pessoa, l’objet petit a, cet obscur objet du désir, est un objet grand F. identifié. Nous dirons plus loin ce que ce F. revêt. Freud, à la fin de sa vie, à révélé, ultime et touchant regret, qu’il était étranger au sentiment océanique, ce sentiment de l’”éternité”, sentiment de quelque chose sans frontière, sans borne, sentiment d’un lien indissoluble... En revanche demander à un Portugais de ne pas ressentir le sentiment océanique (même sous la forme appauvrie de la saudade) serait comme demander à un Français d’être en surface moins cartésien. Pessoa n’est pas seulement le gardien de l’être, c’est aussi – en un effort désespéré – celui du non-être, notamment par les poèmes signés Alvaro de Campos.

"... car moi, qui aime tant la mort
Comme la vie..."

Sans cesse Pessoa, d’un vers à l’autre, d’un mot à son mot voisin, bascule entre le Tout et son Contraire. Alain Badiou s’avoue embarrassé par ce perpétuel basculement. Il conclut que nous ne pensons pas encore à hauteur de Pessoa. "Nous y découvrons un impératif auquel nous ne savons pas encore comment nous soumettre : emprunter la voie qui dispose, entre Platon et l’anti-Platon, dans l’intervalle que le poète a ouvert pour nous, une véritable philosophie du multiple, du vide, de l’infini. Une philosophie qui rende affirmativement justice à ce monde que les dieux ont pour toujours quitté."

Curieusement, Badiou oublie que cette philosophie de l’union des contraires que manifeste l’oeuvre de Pessoa a déjà été formalisée il y a quelques temps. Par le présocratique Héraclite et ses fragments. Une pensée qui peut se résumer facilement (mais l’éprouver est une autre paire de manches, que Pessoa se charge de nous faire enfiler en douceur) : la réalité est un jeu où les contraires s’affrontent et se relient dans un tourbillon incessant d’amour et de haine.

Fragment 52 :

"Le temps de vie est un enfant qui s’amuse, joue au trictrac. Royauté d’un enfant."

Fragment 53 :

"Combat est père de tous les êtres et roi de tous les êtres."

À ce stade, on ne s’étonnera plus – ou peut-être s’étonnera-t-on – de ce que le grand F. vers lequel l’oeuvre de Pessoa fait signe, ce soit la Fantaisie (ou Fantasia, en portugais). Bien sûr, cette fantaisie se renverse sans cesse en son contraire le Drame, par une tragique dialectique. C’est pourquoi, dans son poème le plus connu nous trouvons le poète adossé à la fenêtre de sa chambre:

"... Avec le Destin pour conduire le chariot de tout sur la route de rien."

C'est pourquoi je voudrais un jour rencontrer le comédien capable de lire "Bureau de Tabac" joyeusement, plutôt qu'avec les habituels trémolos dans la voix :

"J’ai tout raté.
Comme je n’avais pris aucune résolution, tout ou rien,
peut-être, c’était pareil...

... (mange des chocolats, fillette,
Mange donc des chocolats!
Ecoute, il n’y a pas de métaphysique au monde, à part le chocolat.
Ecoute, toutes les religions n’enseignent rien de mieux que la confiserie...)"


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