Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30.04.2006

Océan

Je n'écris pas pour affirmer ceci ou cela. J'écris comme on parcourt un océan de mots à la recherche du détroit qui ouvrira sur le revers de l'humanité.

Mais pourquoi croire que l'humanité est retournée, inversée, prisonnière de son image dans le miroir ? Pourquoi, là où d'autres voient un monde, ne percevoir qu'un antimonde, un artifice ?

Patience.

00:40 Publié dans philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

25.11.2005

Je chante le corps électrifié

medium_a-copie.jpg


Olivier de Sagazan, sculpture, novembre 2005.

Cette image est la réponse de l'artiste à la phrase suivante d'Arsenal (in 'L'enfant et le père') : "Le moi se libère en s'annihilant, en s'indoublant dans l'infinie blancheur-noirceur...".

Et voici la bande-son d'Arsenal...

_______________________________


Je chante le corps électrifié. Je chante le corps amarré aux lois d’absorption. La diffusion est son processus changeant de direction de propagation en étant traversé par l’existence marchande. Je chante la charge élémentaire, le résultat mathématique d’une vue déportée de la grâce, balance de torsion, cage délibérée.

Je chante la chair déchargée, potentiel et différence de potentiel, la chair haineuse de sa masse entropique, libérée par les volts, l’injection de volts, l’overdose électrostatique, le branchement.

Ma densité d’énergie flottera avec la tienne et nous serons unis dans l’antiprofondeur des énergies reliées. Je chante le corps valeur capitale, influx boursier, transaction cybernétique. Et ceci est mon résultat carbonisé. Mangez, ceci est ma chair une fois traversée par une vie de branchements boursiers. Capitalisez-moi, ô Seigneur.

Je chante la carbonisation totale de ma haine pour la chair non monétaire, je veux être un condensateur, conduire les influx électriques du capital énergétique. Sauvez-moi de la chair non monétaire, non circulatoire, ô mon Dieu. Capitalisez-moi en profondeur.

En suspens dans le vide de mes idéaux, hors flottaison, je suis parvenu à me déraciner de la terre, de l’immersion océanique et désormais, ultraconduit, lié et relié, je suis un plomb grillé.

Je suis l’homme d’aujourd’hui, carcasse électrique, et c’est ainsi que je survis, extasié hors de ma chair lourde conspuante, cette chair qui ne m’a rien dit qui vaille, cette chair qui déraille, cette chair de volonté d’impuissance. Alléluia, saigneurs, désormais je suis un condensateur au service des décharges du monde, une batterie, un accumulateur.

Je chante le corps électrifié. Je chante le corps amarré aux lois d’absorption. Je chante le corps ion. Je chante le "on".

08:45 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

22.11.2005

L'enfant et le père

medium_scul14_5.jpg


Olivier de Sagazan, sculpture, 2004.

Cette image a été envoyée par l'artiste à Arsenal en réponse au texte "LA NEF DES FOUS", et plus précisément la phrase : "Seule l’inversion de l’extérieur et de l’intérieur les libérera, et alors ils seront leur propre navire."
____________


Un enfant surgit de l’éventrement d’un mâle.

En linguistique, le doublet est un couple de mots issus d’un même étymon, dont l’un est entré dans la langue par la voie populaire (frêle, hôtel, écouter) et l’autre par la voie savante (fragile, hôpital, ausculter). Ces mots ne s’annulent pas, ils cohabitent et finissent par signifier des réalités distinctes, leur différence hiérarchique devenant invisible.

Un homme s’extraverti de lui-même par un déchirement.

Vie et mort fonctionnent comme un doublet linguistique. Si le populaire, l’immédiat privilégie la vie, une vision plus complexe lui adjoint la mort comme issue d’une même racine, d’une même vérité (etumos, vrai), d’un même tronc pouvant mener à l’une comme à l’autre.

L’enfant ne se déplace jamais sans la carcasse de son père.

L’enfant est la dernière métamorphose, selon Nietzsche, de l’homme fait, son âme supérieure, innocence et oubli, commencement, jeu, roue qui se meut d’elle-même, affirmation sainte. Cette affirmation pourtant n’est pas sui generis, elle naît de la négation de l’homme malsain, du lion de la volonté de domination. Plus justement, l’enfant est engendré par l’autosacrifice du lion.

Un guerrier a livré son dernier combat, qui l'a fendu entre vie et mort.

Les doigts de la carcasse sont écartés comme ceux du mutant-papillon, pour signifier qu’ils forment bien un doublet étymologique, et si l’œil a tendance a percevoir la scène comme un instant au milieu d’un processus de séparation, il n’est pas dit que la carcasse et l’enfant soient séparables.

L’homme doit-il succomber à sa progéniture ?

Que le principe de séparation, l’entaille faite dans le réel soit génératrice d’une hiérarchie dans les degrés de vie, voilà un principe qui n’est pas étranger à la politique et l’économie. Le regard occidental approuvera l’enfant. Et pourtant. Renversons l’évidence. Attardons-nous à la carcasse, à la victime, cette créature offerte en sacrifice au D(i)eux. Elle est bien vivante, même dans sa mort signifiée. Il y a bien doublet, c’est-à-dire engendrement à partir d’une même racine du vieil homme et de l’enfant. Cette racine, c’est le bassin, le génital, le jeu (de jambes ?). Par sa nature animale, par sa redevance au sexe, l’homme ne cesse de redevenir enfant. Pourtant, il n’est pas assez léger pour l'être jusqu'au bout : il redeviendra carcasse, archive des civilisations. C’est cette dialectique qui est ici donnée à voir. On peut être optimiste et y voir le dernier engendrement, celui enfin où le vieil homme, le surmoi, est mort. Mais il est probable que la carcasse se relève et réabsorbe son petit ça.

Reste cette barre métallique qui pend du flanc de l’homme. A-t-elle permis de séparer les deux corps ? Ou permettra-t-elle de couper le cordon entre ces deux moments magnétiques de l'ego, les laissant vaquer à leur obsession (pour la carcasse) ou leur absence chaotique d’obsession (pour l’enfant). Que reste-t-il au milieu ? Un grand vide, une encoche, le lieu d’une division. Et d’une libération, car l'espace ouvert entre le corps doublé est un V. victorieux, une sainte et joyeuse coupe.

Car ni enfant, ni père, le Moi se libère en s'annihilant, en s'indoublant dans l’infinie blancheur-noirceur, espace qui reste à explorer à tâtons, non-lieu étymologique de la création, Graal du soi.

 

NB : en relisant ce billet en 2012 je me rends compte qu'ici commence la gestation du roman Qui a tué le poète ?

10:25 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

04.11.2005

La joie de Zarastro

Zarastro Vihenbeim m’a dit : je veux me transmuter d’un quart de cercle.

Qu’entends-tu par là ?

Je veux subir une mutation latérale de mon vivant. Je n’accepterai pas de mourir comme ça, à genoux, sans que rien n’ait vraiment changé, au fond, à ma façon de jouer au billard. Je n’accepterai pas, m’a dit Zarastro, de voir mon art du cricket se perfectionner au cours des années tandis que mon corps dépérira. Je n’accepterai pas d’être humain une minute de plus et de le rester pathétiquement, y compris le week-end, de le devenir de plus en plus, surtout pendant les congés payés, et de crever comme un humain, platement, minable, et par arrêt cardiaque. Je veux me transmuter d’un quart de siècle.

D’accord, pourquoi pas, ai-je répondu pour le calmer, mais comment comptes-tu t’y prendre ?

Je ne sais pas exactement comment je dois m’y prendre, m’a répondu Zarastro, mais je sens que c’est possible, à trois ou quatre ans près. Je l’entrevois très précisément. J’entrevois une issue lumineuse dans cette brèche au plafond. Je la sens comme Magellan sentait que son détroit existait. Il y a bien un moment où la chrysalide sent venir le papillon. Eh bien moi, je sens venir ma transmutation d’un quart de tête, et je peux te dire que je vais tout faire pour ne pas la rater, et même pour qu’elle arrive le plus tôt possible, m’a dit Zarastro, parce que cette vie d’humain qui meurt d’arrêt cardiaque, je n’en peux plus, elle m’est tout simplement insupportable, elle me paraît tout simplement vide, répétitive, vulgaire comme une banane trop mûre ou un dictionnaire des pseudonymes, tu comprends ? J’en ai assez de chuter, ajouta Zarastro, visiblement agité, cette fois-ci je le sens, je vais me transmuter d’une demi-heure en avant.

Bon, fis-je, et comment vas-tu t’y prendre ?

Fais-moi confiance, répondit-il, ou après tout, ne me fais pas confiance si tu préfères, qu’importe puisque je suis déterminé à tenir bon dans cet état d’attente active de ma transmutation.

D’accord, insistai-je, mais que comptes-tu faire exactement ?

Il y a des pratiques favorables, me dit-il, je le sens comme je te parle. La natation, par exemple, ou plus précisément l’heure de brasse papillon que depuis quelques jours j’exécute chaque matin sans pause, c’est une très bonne préparation, m’expliqua-t-il. Il y a aussi certaines pratiques, ajouta-t-il en appuyant sur le r de certaines, sans aller plus loin dans son explication. L’attaque est la meilleure défense, ajouta-t-il énigmatiquement.

Je voulais bien l’admettre, pourquoi pas ? Zarastro était peut-être, effectivement, en phase de transmutation d’un quart de siècle, quoi que cela signifie. Après tout, c’était un rêve comme un autre, et les rêves ne sont pas tenus d’être précis. Il y avait eu d’autres folies dans l’histoire de l’humanité, et certaines s’étaient même avérées réalisables, alors pourquoi pas la transmutation de mon ami ?

Et comment t’imagines-tu une fois transmuté ?, lui demandais-je.

Je me vois plus spongieux, répondit-il avec assurance. Je me vois marchant plus lentement, plus aérien, comme sorti de ma gangue. Je me vois moins possédé, ajouta-t-il. Moins humain, ne me rongeant plus les ongles. Ailleurs et plus que jamais ici.

Je comprends, fis-je. Ta démarche est assez mystique, finalement.

Oui, peut-être, concéda-t-il, mais ma transmutation se verra physiquement, je peux te l’assurer. Ce ne sera pas une sagesse malingre de vieux rabougri. Mon corps autant que mon esprit sont concernés, au moins d’un demi-tour. Et c’est ensemble qu’ils deviendront glorieux, autrement.

Très bien, fis-je. Cela vaut le coup d’essayer, Zarastro. Bon, je ne te suivrai pas, car je n’ai pas une idée très précise, même aucune idée, pour être sincère, de ce que tu souhaites achever, mais je veux bien t’écouter et prendre des notes au fur et à mesure que tu avanceras, ce que j’espère, sur le chemin de ta transmutation d’un tiers de sexe. Car je vois bien que tu as la foi.

Merci, me dit-il.

Et combien de temps penses-tu que cela durera, cette transformation ?, lui demandai-je.

Je ne sais pas, dit-il. J’espère qu’une année suffira. Je ne tiendrai pas beaucoup plus longtemps en tant qu’humain du dimanche. Il faudra bien que quelque chose arrive assez vite, que les premiers changements se fassent sentir, aussi bien dans mon esprit que dans mon corps et mon existence, et ce pendant toute la semaine. Il va falloir que des résultats se manifestent, sinon je vais devenir fou, ivre de frustration et suintant de l'œil gauche, tu comprends ?

Je répondis que je comprenais. Je voulais lui faire confiance. Il allait tenter quelque chose que d’autres avaient probablement tenté avant lui, non sans quelques réussites d’ailleurs, si on accordait un peu de crédit à la tradition mystique. Mais fallait-il parler de mysticisme dans le cas de Zarastro ? Je ne crois pas. Sa démarche devait être plutôt nietzschéenne, car il n’était pas croyant. J’ignorais combien de temps il aurait le courage de lutter pour que sa transmutation opère, mais rester à ses côtés (quoique pas trop près), autant que possible, était la moindre des choses pour moi qui était son ami.

Je le comprenais sans le comprendre. Je n’étais pas loin, en tous cas, d’être d’accord avec sa lassitude du genre humain du dimanche, comme des autres jours de la semaine. Je ne voyais pourtant pas comment on pouvait en sortir, comment une transmutation d’un quart de tour de la vieille espèce humaine pouvait être autre chose qu’un mirage pour esprits échauffés. Mais Zarastro semblait bel et bien avoir entrevu quelque chose, une porte entrouverte, une faille dans nos habitudes, et après tout, peut-être n’était-il pas plus fou que Magellan lorsqu’il avait prétendu qu’un détroit existait entre l’Atlantique et le Pacifique, contre l’avis de tous et en s’appuyant sur sa seule intuition, sur son seul désir, sur sa conviction. Je décidai donc de suivre Zarastro dans son aventure, du moins en tant que confident.

Je compte sur toi pour surveiller ma tension, me dit-il. Après quoi il refusa de parler à quiconque pendant une semaine, excepté à son reflet dans le miroir, auquel il tentait d'échapper en sautant régulièrement sur le côté. Mais son reflet le suivait inlassablement. Soudain, une étrange et belle musique ruissela de derrière le miroir. Zarastro m'appela, et me demanda si je l'entendais. Oui. Oui, me répondit-il, il s'agit d'ouïr. J'ois !

 

12:05 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

31.10.2005

Ombrilic

Les autorités avaient ordonné de tout recouvrir, les cimetières, les terrains de jeu, les parcs. Il fallait enterrer les vestiges les plus dérisoires du passé sous quelques mètres de terre puis d’asphalte. Si possible, y glisser quelques corps humains à demi-vivants.

Cette nouvelle ne m’ébranla pas. Depuis quelques temps, j’avais planté mon campement à quelques mètres de l’Ombilic du monde, et ma seule activité consistait à le garder en vue sans qu’il m’absorbe. Son appétit était vorace. Des milliers d’êtres et d’objets, des centaines d’attentions et de nostalgies y affluaient.

Je ne m’étais pas installé là par ambition. J’avais été appelé, et bien qu’ayant évité des années durant ce rendez-vous, en prenant mille détours, voilà que j’étais arrivé à destination. Mon objectif désormais ? Creuser un centre alternatif à quelques mètres du centre. Détourner l’énergie magnétique de l’abîme pour ériger une tour en réponse à l’absorption de l'Avide.

11:25 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

26.09.2005

Ex nihilo 10

Je soupçonnais mon cerveau d’être un spectrographe. Il me paraissait sans cesse occupé à trouver une structure musicale unifiant la multiplicité des expériences auxquelles je le soumettais. C’était là probablement l’origine des images disparates qui parfois remontaient à ma conscience, sans que je pusse identifier s’il s’agissait d’impressions de déjà-vu, d’une combinatoire mêlant mémoire et espoirs, ou d’un dérèglement de fonctions qui n’auraient dû concerner que mon sommeil paradoxal : je rêvais éveillé. Ces étranges associations qui font le sel et la farine des rêves nocturnes, mon cerveau commença à les produire de plus en plus souvent de plein jour, agitant devant mes yeux des images étranges faisant intervenir des personnages secondaires de mon passé.

Je croyais être de plus en plus sensible à une infinité de détails hétéroclites des mailles du tissu de la réalité sensible et je ne supportais pas l’idée qu’aucune logique ne les liât ensemble. Mes hallucinations éveillées s’expliquaient simplement : puisque toute forme de peur quittait lentement mon cerveau et que d’autre part j’étais redevenu sensible à l’Étrange, je devenais conscient d’une activité que la plupart refoulait : le cerveau ne rêvait pas que la nuit, mais sans cesse. C’était peut-être même l’essence de notre cortex que d’être une machine dévolue à intégrer tous les signaux reçus dans l’histoire la plus significative, quelle que soit la fantaisie en résultant. Mais l’instinct de survie avait inhibé cette tendance. Fallait-il en déduire que l’onirisme était antérieur, d’un point de vue évolutif, à l’instinct de survie ? Ou dit autrement, qu’au commencement était le rêve ?

Mes accès d’onirisme était contrôlés et ne m’empêchaient pas de travailler ; je les considérai d’abord comme un jeu permettant d’atténuer l’ennui des transports en commun parisiens plutôt qu’une forme de dégénérescence. Que mes visions interférassent avec ma mémoire ne m’inspirait aucune angoisse. Par exemple, m'étais-je réellement rendu par le passé sur les lieux d'un parc d'attractions appelé Mini-Europe et situé à Bruxelles, dont la vision subite tandis que je quittais la station de métro Bastille et que mon regard tombait sur une publicité pour des week-ends en Espagne ou à Londres me montrait, côte à côte, un arc de triomphe en carton-pâte d’une hauteur de deux mètres, le palais-monastère de l’Escorial dont la coupole était à hauteur de mon ventre, ou encore un palais de Westminster dont la Clock Tower faisait à peine deux fois ma taille ? Que signifiait cette vision ? Peut-être que le territoire européen où je survivais, avec ses 4% de la population mondiale et sa population vieillissante n’était plus qu’une relique de musée en miniature, où les édifices glorieux n’avaient plus d’autre ambition que de réfléchir leur surface sur les rétines des touristes. L’espace européen, ce lieu des fondements culturels de mon cerveau, était une peau de chagrin. Reconnaissait-on une civilisation évanescente à ce que l'esprit de ses membres se réfugiait dans le rêve éveillé ?

10:45 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

21.09.2005

Ex nihilo 9

Certaines nuits éclairaient la ville sous des angles révélateurs, faisant apparaître, derrière les façades familières cannelées, des cabanes préfabriquées, des villas victoriennes corsetées dans des planches de chêne peintes en bleu pâle, des temples bouddhistes à toits multiples, et ces visions n’étaient pas moins réelles que le phénomène habituel de pierre carbonisée qui émergeait du sol parisien mêlé de calcaire, de gypse, d’argile, de granit, de sable, de béton, de canalisations, de conduits métalliques, puisque depuis quelques temps nous avions glissé de la non-sensation que plus rien n’était réel à une amorce de saturation perceptive de réalités incompatibles en apparence.

Cette saturation perceptive du réel qui me venait d’une sensibilité peu à peu réveillée à l’égard d’une étrangeté de moins en moins spectaculaire, par une progressive fusion dans mon cerveau entre l’imaginaire le moins structuré et la réalité la plus silencieuse, ne provoquait pas dans la sphère de mes perceptions de sentiment de panique et à peine une inquiétude, car je ne comptais pas m’arrêter à la décomposition des ordres morts, au démontage des pyramides dominantes, au démantèlement des phénomènes officiels ; je me sentais en marche vers un Ailleurs habitable et architecturé, une métaville remontée à partir du puzzle des ruines de l’Ancien Monde, celui que mon esprit tentait de détruire sans violence physique, par la seule force d’une recomposition.

Mais d’ici là, je devrais surnager dans le lit encore douloureux de la phase transitoire, un épisode de fragilisation qui se prolongeait et me rendait plus sensible à l’anormalité des phénomènes admis. Dans un bus de fin de journée, je regardais le visage d’une jeune femme à la peau délicate livrer à sa voisine des phrases trempées dans le bain des convenances. J’étais fasciné par l’aisance avec laquelle ses mâchoires proféraient ces mots quotidiens, tandis que ses yeux regardaient dans le vide avec ce qui pouvait être interprété comme une maturité effrayante, si on comparait leur insensibilité au frémissement curieux des yeux d’un enfant, ou à la mélancolie des pupilles des singes des forêts orientales. Il m’arrivait souvent d’observer les expressions des jeunes visages dans les transports publics et l’assurance robotique de leurs mimiques n’avait d’égale que la platitude de leurs propos. Peut-être étaient-ce déjà des machines perfectionnées, tandis que nous autres, pauvres humains de la dernière génération, chairs métaphysiques stériles, étions sans le savoir en cours de remplacement par une humanité d’un nouveau genre, une humanité sans questionnement, une humanité numérisée.

À peine avais-je émis cette hypothèse, que je croisais le sourire intentionnel inscrit dans chaque ride du visage cuivré d’une élégante de soixante ans, sourire inattendu que je lui retournai sans timidité, postulant qu’il n’y avait là d’autre message qu’un salut ludique et la confirmation que malgré ma jeunesse j’appartenais bien à une version antérieure du logiciel humanoïde. Comme tel, j’étais doté d’une mémoire à la capacité de stockage moyenne et d’un processeur encore trop lent, et je pus alors simplement me souvenir, engoncé dans ma place de bus, transporté avec l'urgence d'un dormeur éveillé, qu’une jeune fille m’avait souri quelques années plus tôt dans le train Paris-Londres, et qu’à l’époque son signe mystérieux avait suscité un frisson d’émotion qui m’avait parcouru des pieds à la tête. Était-ce là l’expérience du sourire parfait ?

11:15 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer

20.09.2005

Ex nihilo 8

Puisque deux chaos semi-organisés se faisaient face, deux entropies dont rien ne permettait d’affirmer le parallélisme, celle qui gargouillait dans ma tête et celle qui s’éparpillait dans le monde extérieur, je me proposais d’en découvrir – sans grille de lecture ni théorie préalable – les liens, les correspondances, les voies de liaison, décision en apparence insensée si je n’avais été suffisamment confiant dans la maîtrise qu’au fil des ans j’avais su imprimer à ma personnalité, dût-elle prendre ses fondations dans un magma volcanique composé de mille éléments hétérogènes en fusion. En somme, je ne craignais plus la folie ni ce qu’on appelait alors la décompensation puisque j’avais appris à tenir la bride à mes vacillements et que je respectais trop les esprits déréglés pour les craindre, tandis que je fuyais comme une contagion le lourd troupeau des névrosés flottant dans l’air du temps comme des cerfs-volants à l'effigie de mollusques à ventouses, tendant vers le ciel les molles tentacules de la pieuvre du Zeitgeist et qui ne savaient que tacher leurs victimes avec l’encre délébile de leurs valeurs mesquines et sentimentales, tandis que certains fous manifestaient une plus grande santé, à en juger par leur imagination fervente et leur force vitale, malheureusement tournant en vase clos comme des panthères encagées.

Face à la nuisance plus ou moins volontaire des poulpes, je ne tenais pas encore à me faire consciemment magicien pour contourner le mal par des voies souterraines, n’étant pas assez ambitieux ni utilitariste, et préférant à la puissance sociale relative la recherche d’une vérité extrahumaine. Je n’étais pourtant pas un rentier ébrouant son oisiveté dans les jardins d’un monastère bénédictin offrant ses cellules à la location annuelle, il me fallait trimer çà et là en pâle représentant sociologique de la classe moyenne, et il m’arrivait comme beaucoup de participer à des réunions de travail où des egos égarées confrontaient leur hypocrisie crispée en la trempant dans la peur de perdre une influence imaginaire, tandis que je contemplais, entre deux mots, un détail non-humain posé sur la table, par exemple une tasse de café vide, reconnaissant à l’objet inerte plus de réalité, de dignité ou de cohérence que ces humains qu’on nous préparait depuis le plus jeune âge à considérer comme nos semblables. Étonnant anthropocentrisme, qui engluait les adultes dans le miasme d’histoires répétitives, une propagande entretenue par les journaux, la télévision, les romans, les encyclopédies, tout un attirail grotesque qui derrière ses subtilités convenues n’affirmait au fond qu’une chose : nous les humains sommes la créature la plus importante de la création.

Pendant ce temps, nous ignorions la confédération des tasses de café de réunion, le cercle des tiques urbaines suceuses de rhésus positifs, la meute des fusils à canon court, tireurs de balles à blanc, et toute sorte d’organismes invisibles qui avaient sûrement autant de choses à dire que la congrégation des trentenaires de sexe féminin qui dormaient encore avec des peluches, ou la fraternité de sexe masculin qui appréciait que des congénères en short agitent leur silhouette de figurine sur un écran plat à la poursuite d’une balle. Autrement dit, ce monde était tristement absurde, et l’énergie sclérosante que l’humain mettait à se convaincre qu’il était l’ombilic terrestre m’apparaissait alors comme le frein principal à ce que l’environnement – qui n’était pas plus le nôtre que celui des formes vivantes dénuées d’alphabet syllabaire – devienne, au pire, gaiement absurde.

10:50 Publié dans littérature, philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer