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12.05.2005

La mort de Magellan

Que trouve-t-on au-delà des signes ? Que trouve-t-on au-delà de l’amour ? C’était la question de Magellan. Beatriz l’aimait, lui avait donné un enfant, et pourtant il prit la mer avec son armada, fuyant l’Espagne pour espérer la retrouver après une boucle autour de la terre. Souhaitait-il que le détroit fut un point de rupture, une percée vers un autre univers, une sortie de l’océan des inconsciences ? Il trouva un autre océan, plus calme que l’Atlantique, trop calme, le nomma Pacifique par dépit, par ironie, peut-être pour sauver la face.

Le 7 avril 1521, la flotte arrive en vue de l’île Sébu. L’équipage, ceux qui ont survécu, est assoiffé de sexe. Les femmes des indigènes y passeront. Ceux-ci d’abord les prêteront, mi-don, mi-crainte. Les marins abusèrent de l’hospitalité.

Un mince détroit, un second détroit, séparait ces quelques îles de l’Archipel des Philippines. Sur le toit d’une case se posa une corneille noire. C’est là que les indigènes avaient préparé une embuscade. Magellan eut le pied traversé par une flèche empoisonnée. Un javelot transperça sa poitrine, mais il ne tomba pas. Antonio Pigafetta, le scribe du périple, l’écrivain de bord depuis le début de la traversée, note encore : "Le capitaine essaya alors de tirer son glaive hors du fourreau, mais il ne put y parvenir, un projectile lui ayant paralysé le bras droit. Voyant cela les ennemis se précipitèrent sur lui tous à la fois, et l’un d’eux lui fit d’un coup de sabre une telle blessure à la jambe gauche qu’il tomba la tête en avant. Aussitôt tous les Indiens se jetèrent sur lui et le percèrent à coups de lances. E t c’est comme cela qu’ils tuèrent notre miroir, notre lumière, notre consolation, notre chef dévoué."

Magellan s’est-il laissé mourir ? S’est-il organisé un suicide masqué plutôt que de rentrer en Espagne, plutôt que de boucler la boucle. A-t-il vu dans ce second détroit et la mort la seule chance de passer dans l’autre univers ? Dégoûté par la faiblesse des hommes. Dégoûté par l’éternel retour de l’inélégance malgré son fait héroïque ; il avait mené des hommes de l’autre côté du miroir, et ceux-ci n’avaient pas appris le respect des autres. Ce ne sont pas les femmes des indigènes qui ont tué Magellan. C’est, si les faits racontés par Pigafetta son véridiques, l’impossibilité apparente pour son équipage de devenir, de leur vivant, aussi grand que lui. Le reste est Histoire.

Un autre homme jadis crut mener les hommes avec lui du côté de la transcendance. On le cloua sur une croix et on en parle encore. Tant qu’il y aura des héros, il y aura des hommes. Reste que si Magellan ne fit jamais son tour du monde, Pigafetta, l’écrivain de bord, poursuivit sa tâche sans faillir. Le 6 septembre 1522, note le biographe Stefan Sweig en se basant sur ses écrits, "s’achève à Séville le plus grand voyage sur mer qui ait jamais été accompli."

Antonio Pigafetta, chevalier de Rhodes, fut le premier écrivain a avoir fait le tour du monde. À la fin de sa relation, il écrit : "Depuis le temps que nous étions partis de cette baie jusqu’au jour présent, nous avions fait quatorze mille quatre cent soixante lieues et accompli le cercle du monde du levant au ponant." Si aujourd'hui nous croyons encore en Magellan, c'est que nous avons eu, après lui, confiance en son scribe.

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07.05.2005

Amour, aïe (sonnet)

Des samouraïs coupent des bûches
Et tout égale sa métaphore.
Une vieille femme remplit une cruche
Et nous, nous apprenons encore.

Amour, grandeur, et ce mérite
Pur et serein comme le thé –
Un combattant que rien n'irrite
Ne prend pas part aux jeux de dés.

Trop occupé par l'éternel
Il sirote une nouvelle ère,
Préfère la lueur solennelle

D’une musicale atmosphère,
Où la lame du samouraï
Est mi-caresse, mi-travail.

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28.04.2005

Exister

 

Il allait traverser le pont d’Austerlitz. Une femme, C., venait de l’appeler : « J’avais besoin de frivolité. » Il ne se croyait pas frivole. Elle, contradictoire : « Je compte sur ta sincérité. » Il se savait parfois insincère, non par volonté de tromper, mais par manque de coïncidence avec lui-même. Il lui avait chanté une chanson, et avait proposé qu’ils la terminent ensemble. « Je n’aime pas trop la variété », avait-elle répondu – blessée de plus qui fuyait les mains trop vite tendues. Elle lui avait composé une chanson, pourtant : « Mais ce ne doit pas être ton style. »

Au loin, un bateau-mouche égratignait la Seine. Il poussa une exclamation salvatrice, il dit, s'accompagnant d’un geste sec un peu risible : « Tout ça n’existe pas ! »

Il se savait encore passablement aveugle. Il traversa le pont en chantant de la variété, un air et des paroles improvisées, emportées par le fleuve hors de la mémoire. Exister. Il venait de recevoir en son corps cette idée nouvelle, un fleuve : exister.


Il s’arrête. Il sait que vivre, ce serait continuer son chemin en rêvant. Il sait depuis le passage du pont qu’exister, ce serait… et c’est ce qu’il fait, osant se traverser lui-même, il rentre dans une pizzeria, et arrivant devant une jolie inconnue munie d'une valise, il improvise : « Nous avions rendez-vous ? » Elle sourit. L’accueille sans heurt. Elle prendra un train dans deux heures.

Ils font connaissance. Danza del Fuego : c’est une danseuse qui manie le feu, de nuit souvent. Nom de scène : Anita Bombita, qui gravite autour des chapiteaux du Soleil. Le serveur amusé sert une bière au nouvel existant. L’étrangère est une québécoise d’origine italienne. Elle parle de ces Moments de vie qu’elle aime, moments forts entre routines. Dans deux heures, elle prendra un train pour Madrid.

Anita Bombita avoue avoir acheté un livre pour son voyage, mais elle pense que c’est une merde. Il vérifie : oui, il n’est pas impossible que ce soit niaiseux. Il sort de son sac deux livres. Il propose à l’étrangère d’en choisir un. Sans hésiter longtemps, elle prend Le Gai Savoir. Elle n’a jamais lu Nietzsche. À son sourire, on sent qu’elle est curieuse. Lui sourira plus tard : offrir Nietzsche après le passage d'un pont...


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26.04.2005

Mannequinat

Son visage s’étale sur des affiches feutrées comme du gramen, son regard est une invitation à la complicité absolue donc impossible ; elle a le pouvoir d’une déesse postmoderne, la férocité d’une apparition en trompe-l’oeil, elle est, comme l’eau, non miscible dans la graisse des jours ; c’est la mannequin.

Le manager promène son attaché-case comme un résidu d’âme, ses sourires sont asservis à la dissolution des heures dans le mimétisme. Soudain, son regard est arrêté par l’affiche de la mannequin. Elle lui sourit, vierge de Botticelli, putain en-les-murs, image d’image de corps animique, promesse d’un voyage en terre immaculée. La mannequin.

Les heures passent, les modes, mais la mannequin reste, fruit de la technologie positive, carburant éthéré des sociétés interdépendantes. La mannequin ; taille d’haquenée, elle décompose son absence en étalages de très fausse candeur. Il faut saisir son regard au vol, la seule chose que les informaticiens hésitent à numériser. Elle incarne un romantisme figé de sociétés terminales, image-vaccin autant qu’icône-virus, descendue de ce paradis nauséabond que les hommes d’affaires n’ont de cesse de rechercher, de déplacement en congrès payé.

Vend-elle une marque ? Non, elle s’y substitue, forme des formes, simulation d’humanité et réfutation simultanée du don féminin. La mannequin ne s’offre qu’à la caméra, à qui elle donne tout, éperdue de fuite dans l’abîme de sa propre image. Il n’y a pas d’érotologie de la mannequin, elle n’est pas femme mais grigri capitaliste ne portant bonheur qu’à la reconduction éternelle d’un monde meilleur. Elle n’est pas la femme d’à-côté, mais celle du devant, portant le face-à-face meurtrier de l’homme et de ses démons : elle vend un continent, celui de l’Occident où la femme est si libre qu’elle n’a le droit que d’incarner un rêve.

Comment s’est-elle matérialisée sur les deux dimensions de cette affiche ? En se coupant elle-même de la seule dimension qui fait l’humain, la corruption du temps, pour s’abandonner à la facette qui fait le trop humain : la corruption des âmes. La mannequin est l’incarnation de l’idiotie interstellaire : corps-énergie, elle est le point d’impact entre le plein et le vide. Elle est le miroir contemporain par excellence. Ce que l’avenir retiendra comme image-symbole de nos temps convulsifs, ce n’est pas celle d’un film, mais celle de la mannequin sublimée par la technique. La mannequin EST la technique, toujours travestie.

Personne n’est dupe ? Tout le monde l’est : car la mannequin n’existe pas. Nous aurions tort d’en parler comme d’autre chose qu’une image impossible. Elle est une idée platonicienne, que seule notre course à la mort rend véridique, par paresse : nous croyons ce que nous voyions au pas de course, alors qu’un arrêt sur image nous révélerait la vérité : la mannequin est un parachute, elle nous retient de tomber dans l’envers du décor, elle est elle-même l’envers et l’endroit d’un décor factice, fétiche de morceaux de corps, jambes, yeux, bouche, démembrement aveugle.

Nous sommes tous des mannequins : l’âme est aujourd’hui de trop, elle a cessé de veiller la capitainerie de nos destins ; elle a abdiqué en faveur de la marchandise absolue propice à toutes les éjaculations précoces.

 

La mannequin porte le produit comme une robe. Extension de l’économie, croissance du corps de la mannequin. Longueur des jambes, profit à long terme. La mannequin est le ballot de nos rêveries à court terme. Que dire d’une société qui pédophilise la beauté sur des affiches quatre par trois ? Que dire d’hommes dont la carotte est une image de synthèse ? La mannequin incarne la dialectique de la pureté, sainte en deux dimensions, catin en trois, corps hystérique qui bascule comme un porte-illusions. Rendue folle par son statut, elle feint la sérénité sur des affiches aussi omniprésentes que la frustration et le delirium de grandeur.

La mannequin est un enregistreur : elle capte nos râles pâles, nos soupirs affligés de ne plus savoir, en un instant, ce qui nous fait bondir : le désir ou la haine ? Elle nous défie du regard et depuis quelques années on lui enjoint de ne pas sourire. Alors elle hausse la tête, moins pour séduire l’homme que pour défier les autres femmes ; son maquillage, c’est sa double inexistence.

La mannequin consomme de l’anxiolytique comme du jus de pamplemousse : histoire d’oublier qu’elle a couché avec un ministre viagreux ou un directeur du marketing mort en épectase. Oh ! Oublier qu’elle prostitue une beauté qui ne lui appartient pas. Et pour que la lenteur du doute ne s’immisce pas, la coke tu snifferas en projetant sur tes écrans personnels des symboles monétaires, le yen, l’euro, le dollar :

Y€$ !


La mannequin : produit monstrueux de l'ego trip des citadins. Métaphore des subjectivités délirantes et chétives. Chair fantômatique, symbole d'un monde devenu le produit autodestructif d'un Surmoi collectif. Un monde juché sur lui-même. Un monde mannequin.

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25.04.2005

Physique de la guerre

1. Axes

La guerre est une grandeur orientée. Ses vecteurs sont définis par des lettres défilant sur la partie inférieure de nos écrans. La norme du vecteur G est toujours représentable, mais de manière nécessairement fausse. La représentation de la fonction primitive G est une parabole. Dans un système d’axes moraux, le vecteur G est décomposé par projection sur les axes. En général, pour tracer la fonction G, on utilise un système à deux dimensions. Le choix de l’échelle doit permettre la représentation des deux valeurs dont on dispose, le Bien (x) et le Mal (y). La division des axes doit être claire de façon à permettre une représentation aisée. Une cause originelle (zéro) doit être indiquée, si possible. Son choix peut être arbitraire. Les erreurs et incertitudes sont inévitables dans la représentation de la fonction G. Il ne s’agit pas de fautes ou de méprises, mais d’erreurs imputables à la méthode. Une méthode simple pour éviter les erreurs est l’omission.


2. Corps

En temps de guerre, le corps humain pourra être utilisé comme horloge biologique. Ce mammifère, sous l’effet de la peur, émet des ultrasons qui se repèrent lorsqu’ils rencontrent des obstacles. En outre, l’intensité (I) du corps humain varie considérablement pendant un conflit armé. On peut alors calculer la distance le séparant des étoiles ou de la lune, qu’on représentera pour plus de facilité sur des rectangles de tissu colorés nommés drapeaux. Un corps plongé dans la guerre doit subir un ensemble de forces équivalant à une force unique appelée frayeur, force verticale dirigée vers le bas. Un corps qui tombe subira parfois l’action d’une force indéterminée dirigée vers le haut. Au commencement, le mouvement s’effectue comme une chute libre (sans frottement). Lorsque la vitesse de chute s’accélère, les forces se réduisent à une valeur assimilable à la perte des degrés de liberté. Le degré de liberté d’un corps indique le nombre de possibilités de mouvement dans le système de coordonnées morales x et y. On négligera la résistance de l’air du temps. La fonction G a parfois pour conséquence d’imposer une trajectoire courbe aux corps, qui autrement se déplaceraient de façon rectiligne. Sur la terre, dans l’hémisphère nord, la force de Coriolis entraîne une déviation vers l’Orient des corps tombant en chute libre (cette loi peut s’inverser avec la polarité du noyau terrestre). Pour s’épanouir, la fonction G devra obéir à la loi de modération de Le Chatelier : si l’on exerce une contrainte trop forte sur un système, il réagit dans le sens qui tend à s’opposer à la modification voulue.


3. Images, sons

La trajectoire de tir d’un obus varie considérablement s’il est ou non suivi par une caméra. Certains baromètres utilisent le fait que le point de fusion d’une volonté humaine dépend de la pression exercée sur ses représentations. Le tensiomètre événementiel mesure la pression médiatique. On place un brassard gonflable au bras du spectateur et l’on comprime sa vision. Cette pression doit être suffisante pour obstruer la conscience. La pression maximale correspond au début de l’audition des roulements de tambour. La pression minimale correspond au sommeil. Cette expérience doit être menée dans une chambre à images remplie de pompes à vide et isolée des ondes de choc réelles. Si un spectateur est soumis à la force excitatrice périodique des images, sa conscience effectue des oscillations. Après un certain temps, le corps oscille avec la même fréquence que celle de la force extérieure excitatrice. Pour accélérer ce phénomène, on pourra aussi exciter le baromètre à membrane, aussi nommé cœur, qui se déforme sous l’action de la pression. La membrane se gonfle dans la direction de la pression la plus faible, et se comprime dans le cas contraire. On pourra également, en dernier recours, procéder à une régulation du vide des idéaux ; les mesures s’étendent d’un vide approximatif à un vide très élevé. L’image d’un char détruisant une cible civile évoluant à découvert est une image virtuelle qui n’engendrera aucun vide, car on ne peut pas la recueillir sur un écran. Si un faisceau de canons frappe une surface habitée par des femmes et des enfants, en général il n’apparaît aucune image. Les ondes sonores émises par l’image cathodique d’un objet (par exemple un avion ou un coup de feu) se déplaçant dans l’air à la vitesse v, se propagent dans les membranes cardiorespiratoires à la vitesse du sens donné par un commentaire journalistique c. On parlera parfois d’onde de choc ou de perturbation. Une telle onde peut être reproduite en laboratoire. Le tube cathodique de la chambre à images est aussi appelé tube à séparation. La diffusion des ondes induit dans la conscience du spectateur un effet de séparation d’avec son corps, léger mais croissant. Le choc des molécules, régulier dans le temps, atténue la sensibilité des membranes.


4. Effets

La diffusion médiatique de la fonction G est le processus par lequel la propagation de l’espoir E et de la colère C changent de direction. On parle alors d’effet d’aspiration. Les modifications sur une longue durée ont pour effet la migration des pôles idéels. La théorie quantique précise que tout réceptacle d’énergie ne peut accueillir qu’un certain nombre d’aspirations à la fois. Un réceptacle distrait, par exemple, par l’effet d’aspiration à la Paix (P) ne conduira qu’un courant électrique faible et sans direction fixe. La fonction P est une dérivée de la fonction G.

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24.04.2005

Quitte ou double - poème

La vie ne se rattache à rien
Pour ceux qui attendent la fin
C’est un filet d’eau qui s’écoule
Un enfant noyé dans la foule

Le vent emporte les pensées
Toujours du côté du passé
Les yeux s’écartent du destin
Comme de l’ombre d’un festin

On ne se parle qu’à soi-même
On ne s’écoute qu’avec peine
Avec nos regrets et nos troubles
On joue à quitte ou double

Dans nos royaumes roucoulants
Les tyrannies se font intimes
Les billets doux parlent d’argent
Et la faiblesse est un crime

La vérité est étalée
Au dos des cuisses des jeunes filles
Sur tous les écrans de télé
C’est notre fantôme qui défile

On ne se parle qu’à soi-même
On ne s’écoute qu’avec peine
Avec nos regrets et nos troubles
On joue à quitte ou double

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20.04.2005

dispar-être

Ce matin-là, Arsenal du Midi descendit nager une heure dans le lac, et en revint grave. Ses disciples le virent croiser les bras sur son torse nu, les poings serrés, et se ramasser sur lui-même. Après un silence, il se redressa. Dit :

"Égarés, intranquilles, pourquoi ne vous rassemblez-vous pas ? Non pas ensemble, manifestants désengagés – engagés dans quoi ? –, marchands de sourires. Rassemblez-vous en vous-mêmes avant de marcher épars contre les pillages. Devenez boule de feu puis déployez-vous. Votre individu ne tient qu’à un fil ; coupez-le."

Geste du grand cygne qui replie ses ailes sur lui-même en une inspiration. Puis, expirant :

"N’escomptons rien. Les marches en ligne droite ont des effets secondaires. Ramassez-vous et devenez neige puis, ensemble cette fois vraiment, unis cette fois solidaires, devenez avalanche. Cessez d’émettre votre avis : il ne vaut rien. Aucun avis ne vaut. Aucun. Comment ? Oui, il faudra bien, aussi, en finir avec la poésie. Il faudra bien en finir avec la littérature. Mais avant qu’elle ne s’autoimmole, elle redonnera sa chair au monde. Vous vous êtes déployés, vous vous êtes atomisés, éthérés les uns des autres, perdant tout ce qui fait la force d’un être. Ridicule réticule, mais la vie circule, elle est là, prête à prendre feu derrière une crainte."

Arsenal replia de nouveau ses bras en croix sur son torse, comme avant un grand combat :

"Au terme de ce siècle, frères, sœurs, votre ouïr va l’emporter en un sursaut sensuel, et les diseurs de Non briseront leur squelette en serrant leur corset. La grande rupture est proche – elle l’a peut-être toujours été –, elle ne tient qu’à un geste : ramassez-vous sur vous-mêmes, enveloppez-vous dans votre corps, puis explosez. Le temps approche où plus aucun trait de l’humain ne sera reconnaissable : ni les pleurs ni le rire. Cela s’appelle la naissance d’une autre espèce, née de l’humain par implosion. »

À ces mots, Arsenal vit que certains de ses disciples souriaient. Il descendit au milieu du groupe et se retourna vers sa grotte vide, la pointant du doigt en souriant avec eux :

"Regardez : il a disparu !"

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11.04.2005

Apparition du Grand Cerf

Les mots sont les véritables idées platoniciennes, clama le Grand Cerf à peine arrivé devant la caverne d'Arsenal. Ils sont dotés d'énergie, ils se battent entre eux pour la souveraineté et la dominion sur les volontés humaines. Sur les corps. Car le Corps n'a pas rassemblé encore les corps...

C'est la bataille des mots qu'il faut mettre en scène, en images. C'est la métaphore à creuser, non celle de la vie, course aveugle dans une forêt d'obstacles, mais celle des mots en perpétuelle lutte. La vie comme métaphore des mots, et non l'inverse.

"Dieu" est un mot qui a longtemps dominé les corps, insista-t-il comme en réponse au discours d'Arsenal de la veille. Ce n'est plus le signifiant maître. Quel sera le signifiant maître du siècle qui débute ?, demanda le Grand Cerf.

Il marqua une pause dramatique puis déclara sans sourire : le 21e siècle sera marqué par la lutte de deux signifiants – mais vous ne croyez tout de même pas que je vais vous livrer leur nom en pâture si facilement ?

Ayant dit cela, le Grand Cerf se retira fièrement dans la forêt, laissant les disciples d'Arsenal circonspects. Ils se tournèrent vers leur maître et dirent : Pourquoi as-tu laissé parler le Grand Cerf sans intervenir ? Aurait-il raison ?

Arsenal sortit de son silence et de sa sieste en s'étirant d'aise : Depuis quand les spectateurs posent-ils des questions avant la fin du spectacle ? Votre impatience m'a obligé depuis peu à simplifier mon discours. M'obligera-t-elle à me taire ?

Le Grand Cerf reviendra, conclut Arsenal ce jour-là. Car comme vous, il cherche l'Immunité pure. Et ne trouve que la Prémunition.

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