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14.03.2012

Shakespeare's secret


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"Some parts of the book remained fascinating. Including the rumour that an original version of Romeo and Juliet had existed, and which the Elizabethan Church had judged heretic and censored, largely because it contained a troubling secret. The legend referred to eight verses cut out from the part of the priest, Friar Laurence, which described looking into each other’s eyes while taking 888 breaths..."

 

 " Certains passages de ce livre restaient fascinants. Ainsi de cette rumeur selon laquelle il existait une version originelle de Roméo et Juliette jugée hérétique et censurée par l’Église élisabéthaine, notamment parce qu’elle contenait un secret troublant. La légende parlait de trois ou quatre lignes amputées au personnage du prêtre, frère Laurent, relatives au fait de se regarder dans les yeux pendant huit cent quatre-vingt-huit souffles..."

 

"Algunos pasajes de este libro resultaban fascinantes. Tal como este rumor según el cual existía una versión original de Romeo y Julieta juzgada herética y censurada por la Iglesia elizabetana, entre otras cosas porque contenía un secreto inquietante. La leyenda hablaba de tres o cuatro líneas amputadas al personaje del cura, hermano Laurent, relativas al hecho de mirarse a los ojos durante 888 alientos..."

 

in Qui a tué le poète ? Who Killed The Poet ? ¿Quién mató al poeta?

 Luis de Miranda

 

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02.02.2012

Élévation (poème)

Poème écrit en 2005 en hommage à Baudelaire



podcast



Si tu marches un instant à l’écart des vallées,
Si ton œil curieux sait chevaucher les mers,
Tu seras et la terre et le feu des éthers,
Et tes dons chanteront l’univers étoilé,

Tes défauts apparents diront l’agilité
Par laquelle en riant tu te transformes en onde,
Toi l’écume, le dieu et l’abîme profonde,
Qui as su déverser en enfer Volupté.

Tu n’as plus à fuir les postillons morbides
Qui se noient dans le fiel de leur lac Supérieur,
Ton âme a distillé une sainte liqueur
Où mon cœur abreuvé s’est découvert limpide.

Il n’est plus de boulet pour lester tes chagrins,
Il n’est plus en hauteur de sensation brumeuse,
Et voici qu’apaisée ton armée vigoureuse
Est intouchable aux coups – le triomphe serein.

Cet éternel printemps dont tu es l’alouette
Répand sur la vallée une ambroisie sonore,
Retentit ton orchestre, enfant de tes efforts,
Toi, esprit généreux dont l'harmonie est prête.


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16.07.2011

Créel

 

 
podcast

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Nous ouvrons les yeux, et contours, volumes, couleurs emplissent le puits de notre vision. Nous fermons les yeux, et les sonorités traversent un halo de nuages – nous entendons notre respiration. Notre sommeil se distingue de la veille à la qualité et diversité des détails qui semblent se donner, de l’extérieur, à notre perception. L’ouverture froide, le rien à l’horizon, la transpercée des parfums, les sons étrangers à la narration, plus réels que le réel, signalent a priori que l’environnement n’est pas onirique, où qu’il l’est sur un mode multi-joueurs. Le rêve est reçu comme métamorphique, attendu comme transformation des visions, hallucination en marche : en cela ce qui s’y manifeste n’est jamais qu’une impression menée à son plus ou moins grand pouvoir de conviction. La réalité, elle, est nominale : les étiquettes, les signifiants, le langage sans cesse figent les variations, immobilisent les sensations en nous répétant : « Ceci n’est pas toi ».

Je fais le pari que si la vérité du Créel se donne, ce ne peut être, pour l’essentiel, que par fulgurances soniques, impressions fugaces, instants d’évidence ou de réminiscence, fruits de l'ouïr plutôt que du regard. J’appelle ces instants vibrants des crealia, dans la mesure où notre perception, au contact de l’absolu, devient en partie de même nature que cet absolu. Le Créel étant pur flux créatif immanent, ses épiphanies humaines seront mi-perceptives, mi-créatives : données à la conscience et produites par elle, en ce que la conscience n’est pas, a priori, séparée du Créel, dans une position de radicale extériorité. Pour Bergson, ainsi qu’il l’écrit dans L’évolution créatrice, c’est un rétrécissement, une contraction qui au sein de la durée créatrice manifeste l’esprit. Comme un pincement de corde sur un instrument de musique.

Le créalisme est la tentative de trouer les protocoles en y ouvrant les vannes panphoniques de la vie. Le Créel n’est pas un absolu inatteignable, une transcendance : il est l’immanence totale, un spatium métamorphique et sensible, une onde multiple dont nous n’actualisons qu’une partie. Le Créel est chair autant qu’idée. Il est, pour reprendre une expression deleuzienne, profondeur « enchantée miraculante ». Quand au réel, c'est un spectrogramme à plusieurs dimensions. 

 

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Poème du devenir soi

 

 

 

 

Après sa mort officieuse, on retrouva ces vers dans ses affaires, intitulés Poème du devenir soi

 

"Surnaturel, je me rends totalement à mon destin,

J’invente l’orgasme qui augmente jusqu’à la vie,

La réalité est le reflet de ton désir,

Je suis la dimension qui contient toutes les autres,

Par la force de l’esprit, je me renouvelle totalement,

Avancer en précision dans les zones ignorées,

Laisser éclore les impressions,

Je dois traverser le plus difficile,

Inondez-moi de finesse,

Il n’y a pas d’objet,

Je ne suis pas de ce monde,

Faire exister ce qui n’existe pas,

Ne jamais céder,

Je grandis vers mon origine,

Toutes les solutions connues sont fausses,

Liquéfier le cœur,

 

Le renversement de toutes les pâleurs,

La vallée vierge,

Le hasard est mon seul ami,

Je ne fais que ce que j’admire,

J’ai dix mille ans,

Peupler mon grand territoire,

Mon corps produit le beau,

Sur une page ornée du motif d’une étoile à quatre branches incurvées, comme une hélice, ce qui apparaît comme une formule magique : vraisen kraz berniou mayen kubar zouz elphegor kainem Ziriad purk ténor zifriat,

Certaines femmes prétendent que je les utilise comme un instrument – mais toujours de musique,

Les points de chute sont des points d’envol,

Je ne perçois que les naissances,

L’ivresse sauve,

Sauter par-dessus la vie,

Disséminer les intensités,

Université de la maîtrise du délire,

L’échec est un succès,

Il m’arrive ce que je suis,

Je veux être le lieu d’une mutation de l’espèce humaine,

Le petit enfant doit affleurer,

Créez votre magie,

Déléthargiser,

Je me tourne le dos,

Stratémagie,

Je bois mon sang,

Changer le passé, incorporer l’avenir,

Dieux en un,

J’ai désiré tous les phénomènes,

Braise de l’âme saine,

Osez ce don de venir,

À chaque instant, le destin me fait offrande,

Extraire une autre dimension,

Inventer un esprit,

Présciences humaines,

Pour celui qui sait où il va, les obstacles sont une nourriture,

En avance sur soi,

Je suis mon propre événement,

Ce qui ne me concerne pas me concerne,

La matière est l’extase du temps,

Je ne veux pas ce que je veux,

Le manque est la qualité,

Élaborer la chance,

Ce n’est pas le monde qui est laid, mais l’art qui est trop beau, ne serait-ce qu’une fois,

Originer,

Édifier la structure qui réunit tous les possibles,

Deviner le devenir."

 


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30.05.2011

Le mythe du Surpoète (décryptage)

 

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cliquez sur la couverture

 


Pour donner à entendre le sens de notre histoire et le rôle de chaque personnage, nous nous appuierons sur le schéma dynamique suivant, qui nous tiendra lieu de matrice initiale. Elle représente la cartographie incarnée de notre histoire à son commencement :

___réalité_____frontière ou créalité_________rêve____

Ophélia… Peter Lovelace……Bardo /enfant)/Filipe….Léa-Maria Spielswehk…… William

 

Avant d’expliquer ce schéma, quelques indications fondamentales.

Cette histoire est un requiem joyeux pour annoncer la fin de la séparation entre réalité et rêve, entre le monde prosaïque et le monde onirique. Cette dichotomie dualiste entre matière et esprit fonde la civilisation funeste d’homo sapiens, qui est en train (depuis la seconde guerre mondiale) d’être dépassée par celle d’homo crealis. Les valeurs d’homo crealis : Poésie, Amour, Courage et « par-dessus tout, l’acte de créer le monde ».

Sur le fond et sur la forme, la narration indique la troisième voie régénératrice : la créalité. Cette histoire est un mythe fondateur, une quête du Graal contemporaine et orphique. Ce Graal, c’est le Créel, l’union vitale sacrée de la matière et de l’esprit. Par une fidélité héroïque au Créel, nous pouvons réenchanter notre quotidien et vaincre le réalisme morbide asservi à la loi du calcul et à celle du pouvoir égocentré.

Les six personnages principaux fonctionnent par paires dialectiques :

Bardo/Filipe, Ophélia/William, Peter Lovelace/Lea-Maria Spielswehk.

Ils se positionnent ainsi, au début de l’histoire :

- Réalité (dans l’ordre croissant vers le trop-plein de réalité) : Bardo, Peter Lovelace, Ophelia.

- Rêve (dans l’ordre croissant vers le trop-plein de rêve) : Filipe, Lea-Maria Spielswehk, William.

Ils symbolisent ceci, au début de l’histoire :

- Réalité : Bardo (l’insatisfaction idéaliste), Peter Lovelace (le Pouvoir tyrannique), Ophélia (la culpabilité).

- Rêve : Filipe (la joie simple et narquoise), Lea-Maria Spielswehk (la sagesse artiste), William (l’innocence).

Reprenons notre matrice initiale, qui ne doit pas être lue comme manichéenne mais tendancielle  (chaque personnage porte en lui du rêve et de la réalité) :

___réalité____frontière ou créalité_____rêve____

Ophélia… Peter Lovelace……Bardo /enfant)/Filipe….Léa-Maria Spielswehk…… William

 

À la frontière de la réalité et du rêve, il y a l’enfant, symbole et pivot du monde unifié que recherche Bardo. L’objectif de Bardo, qui est notre personnage principal, le héros de cet épisode du mythe, est de favoriser l’avènement d’un monde créaliste, c’est-à-dire un monde qui aurait unifié et synthétisé ses tendances contraires : la réalité devient le reflet de notre âme, le rêve devient réel. Nous avons à devenir comme des enfants créateurs, maîtres d’eux-mêmes, soucieux des autres et télépathes.

Si nous reprenons notre référence au mythe d’Orphée, nous dirons que réalité = enfer. C’est à l’extrême du trop-plein de réalité que le héros délivre l’Amour et qu’il trouve le Créel. Le dragon à tuer est incarné par Peter Lovelace.

Bardo au début de l’histoire est du côté de la réalité, mais de manière agonique (conflictuelle) : il se trouve près de la frontière du fait de ses contradictions d’architecte dans un monde voué au profit, qui tend à castrer ses tentatives de créativité et d’originalité (« un monde Bouygues »). Il reste du côté de la réalité du fait de son aspiration à ne pas jamais lâcher le réel, à ne pas l’abandonner aux mains des cons. Il s’est toujours méfié de la posture romantique du refus du monde. Mais il se sent encore lâche, car il sait qu’il aspire à se tenir à la jonction sensible des deux mondes.

Bardo va devoir aller sauver Ophélia qui souffre de trop de réalité, d’une maladie de l’âme liée au poids de l’invasion d’un passé intrusif et tyrannique. Pourquoi la sauver ? Parce qu’il l’aime et la désire, parce qu’il est chevaleresque, mais aussi parce qu’il sent intuitivement que sauver Ophelia, ce sera peut-être résoudre sa quête (qui est aussi un problème de civilisation, un problème collectif). Il sent l’appel de la Vie derrière ce don de soi. Pourtant, toujours d’après la matrice, il peut lui paraître que s’occuper du « cas Ophelia » l’éloigne de son objectif, qui est de rester près du monde du rêve. Il n’ira donc pas sauver Ophelia sans réticences. Il sera prudent dans son héroïsme. Il saura attendre le bon moment.

Les épreuves humaines à traverser par Bardo sont indiqués par le schéma matriciel : l’enfant, Filipe, Peter. Trois étapes à surmonter pour ramener Ophelia de l’enfer.

Or chaque antagoniste va devenir un allié pour l’épreuve suivante.

L’enfant est le premier antagoniste de Bardo : ne pas avoir peur de son apparition sous forme d’enfantôme, qui lui reproche d’avoir abandonné Ophélia, résoudre son énigme, l’accepter alors qu’Ophelia sans doute le préfère (conflit typique du père), l’assumer et finalement prendre le risque de lui passer le flambeau de son idéal en sacrifiant son propre corps. Nous appellerons cette épreuve : la confrontation avec la meilleur part de soi, qui réclame la mue, la mort puis la renaissance (celle-ci étant toujours un pari jamais gagné d’avance). Bardo fera de l’enfant son allié pour vaincre les deux autres antagonistes.

Filipe est le deuxième antagoniste de Bardo, son double tentateur parce que plus épanoui au début de l’histoire : ce jumeau est un joueur, mieux adapté tout en restant du côté de la légèreté et du rêve grâce à sa joie de vivre. Il plaît aux femmes, il se tient près de la frontière vertueuse, ne se compromet pas trop avec le monde (il est traducteur). Il est du côté qui permet de surfer sur les vagues sans trop se polluer. C’est attirant, et Bardo se demande depuis son enfance s’il ne doit pas se comporter comme Filipe. Mais au fond Bardo aspire à un destin plus épique. Sans cesse Filipe moque affectueusement sa grandiloquence. La mort de Bardo va déséquilibrer l’ascendant de Filipe : la vision tragique de Bardo n’était donc pas un leurre. Nous appellerons cette épreuve de Bardo : la confrontation avec la part familière de soi, qui réclame le plaisir et la légèreté. Filipe, de mitigé qu’il est au début, deviendra par la force des choses un allié total de Bardo. Du moins jusqu’au dernier moment de l’histoire…

Peter Lovelace est le troisième antagoniste de Bardo : cet homme tyrannique, grande autorité universitaire, non seulement détient Ophelia sous son influence, mais il affirme aussi détenir la vérité sur la Poésie, à savoir que la muse est une pièce de musée : pour Peter Lovelace, inutile de vouloir installer le règne de la créalité, car il n’y a plus que de la réalité partout. La Poésie est morte et l’amour doit se soumettre au pouvoir. Ce monde contemporain est lui-même mort, asservi au règne du prosaïsme et la poésie ne peut plus s’incarner : autant relire Shakespeare et enseigner les grands auteurs du passé. Cet homme est la virilité patricienne incarnée jusque dans sa perversité, la figure du maître tyran qui fait douter de l’idéal et de l’amour. Il a colonisé le corps d’Ophelia et sa psyché, car ce que vise Peter à la limite est simple : tout l’amour et le pouvoir pour lui, l’esclavage de tous les autres. Il faudra donc l’extirper du corps de l’aimée autant que de soi-même, car pour Bardo, Peter Lovelace représente aussi la tentation du pouvoir du chef de tribu. Cela pourrait être tentant de devenir un maître tyran, mais cela serait s’arrêter en chemin et devenir un Super Homo Sapiens plutôt qu’un Surpoète. En réalité, Peter Lovelace est un esprit totalitaire, qui reste prisonnier de lui-même car il a une vision trop absolue de l’innocence : pour lui, l’innocence, c’est William l’idiot, le fils dont il s’occupe par conséquent comme on cultive un fétiche.

En reprenant le schéma matriciel, on pourra déterminer le parcours de chaque binôme/biface au fil de l’histoire. La tension la plus extrême du mythe est représentée par le couple Ophelia/William, l’innocence et la pureté adamique de l’adolescent faisant écho au trop-plein de culpabilité et de connaissance du mal de la sœur (elle a croqué la pomme). À la fin, il faudra unifier ces deux tendances en ramenant aussi William vers le centre (l’enfant en lequel Bardo s’est réincarné lui apprendra à jouer aux échecs et à se nommer lui-même : « le fou de l’échiquier »).

En restant auprès de Bardo, nous voyons sur le schéma que son plus grand obstacle pour sauver Ophelia est donc la tendance inverse, c’est-à-dire qu’il y a en lui un William, un pur sans conscience, pusillanime et obéissant, un fou de l’échiquier qui voudrait prendre la tangente, un idiot de Dostoïevski, une âme pure qui dit oui à tout (tout est jouissance pour le flux vital) et qui flotte dans une conscience instantanée sans prise apparente sur le réel. Mais William n’est pas si inutile, puisqu’il donne à Bardo l’impulsion finale pour se réincarner. En somme, au sommet de l’héroïsme, on a besoin de raviver l’idiot en soi.

On voit aussi qu’il y a de la Lea-Maria Spielswehk en Peter Lovelace et vice versa. Cela aide notre lecture à complexifier les personnages, à dégager leur double part négative et positive. Nous voyons aussi qu’il y a une tendance (moins forte mais réelle), toujours pour Bardo, à devenir une Spielswehk, c’est-à-dire un artiste reconnu, sage, sensible et épanoui, mais seulement un artiste. Cette tendance à n’être qu’un poète et un sage (plutôt que le chevalier du Créel), pourra un instant détourner  Bardo d’Ophelia et de son objectif.

À la fin du mythe, nous constatons que :

Le binôme Peter Lovelace/Lea-Maria Spielswehk est mort. C’est cohérent : Bardo a surmonté la double tentation du pouvoir tyrannique et du rôle artiste.

Le binôme Bardo/Filipe a fait tout au long de l’histoire une révolution autour du pivot de l’enfant. Filipe est passé du côté du réel. Il a perdu de sa légèreté en perdant son frère et en se confrontant à la tragédie. Il a été ébranlé, et il voudra certainement revenir à sa nature joyeuse et dépasser sa contamination par la réalité, par exemple en aimant Ophelia ou en dépassant le monde onirique de son frère par le développement d’un mythe personnel, puisque au terme du récit il sait que c’est possible.

Le binôme Ophelia/William s’est aussi rapproché du territoire central, auprès de l’enfant créaliste. Ophelia reste du côté du réel car sa culpabilité n’est pas tout à fait guérie mais l’amour et l’héroïsme de Bardo tout de même l’ont sauvée. Elle est heureuse de pouvoir aimer, dans le même corps, celui de l’enfant-Bardo, à la fois son fils et le père de son fils (ce qui est, dira-t-on en souriant, l’objectif secret de nombreuses mères). William reste du côté du rêve, mais il s’apaise et prend davantage conscience des choses, grâce à la complicité de l’enfant.

Bardo a atteint son objectif : il a trouvé son Graal, le secret du Créel, la clé de la renaissance et de l’union du rêve et de la réalité. Il a enfanté le Surpoète en réincarnant en son corps d’enfant l’essentiel de son âme. L’enfant-Bardo, dieu vivant, parviendra-t-il à faire advenir une nouvelle humanité ou est-il complètement fou comme tous les personnages de cette histoire, si l’on adopte une lecture réaliste ?

Il reste que le mythe n’aura une fin entièrement heureuse que si Filipe retrouve pleinement sa joie de vivre. Le frère survivant découvrira-t-il en lui un secret et un rêve aussi fou que celui de Bardo : devenir, comme l’enfant, un dieu ? Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

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14.11.2006

Le syndrome de Stockholm

medium_serpent.jpg




De retour de Stockholm, accueilli par la bien-nommée Beata, avec qui j'ai pris cette photo, j'écris ceci (à autrui) :

"Stockholm et moi entretenons une relation étrange depuis dix ans, faite d'une nostalgie, chaque fois
que j'y suis, proche de ce sentiment de Heimat dont parlent les Allemands – mère patrie paradoxale
pour un Ibère.

Il ne s'agit pas seulement d'une réceptivité aux chevelures blondes tirant sur le blanc. Il y a l'odeur de
pin, la nature envahissante, l'impression de limite : dernier point civilisé avant le Grand Nord, si
monumental encore et pourtant si peu grouillant déjà d'hominidés.

Le voyageur sans bagages y espère le présent comme un oubli réminiscent, une caresse inconnue, un
luxe impossible. Tant qu'il marche, il est aristocrate, mais il finit toujours rattrapé par les plateaux
de la conformité. Seule issue : faire des aspérités du caractère un style de vie, érotiser les angles..."

Le syndrome de Stockholm appliqué à la Vie : elle nous prend en otage, pour servir une cause obscure, et nous finissons par l'aimer, contre l'ordre établi...

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01.11.2006

Un désir d'exister

 




Quelques individus, généralement considérés comme des marginaux ou des aventuriers, semblent comprendre l’attachement à autrui comme partie intégrante du processus de domestication qui transforme l’homme en machine désirante. Ce fut le cas par exemple de Christopher McCandless, un jeune étudiant américain qui abandonna ses économies et sa famille pour devenir un vagabond errant à travers les grands espaces américains. Dans une lettre adressée à un vieil homme qui le recueillit lors de son périple, McCandless écrivit :

"Tu as tort si tu penses que la Joie émane seulement ou principalement des relations humaines. […] Elle est dans tout ce dont on peut faire l’expérience. Nous devons juste avoir le courage de nous détourner de nos habitudes de vie et nous engager dans une existence non-conventionnelle." (Nous traduisons du livre-enquête 'Into the Wild', de Jon Krakauer).

Il n’est pas anodin d’ajouter que cette existence aventureuse finit par mener le jeune homme à la mort, en 1992, quelque part au milieu de la nature sauvage de l’Alaska.

En réalité, il n’existe pas un territoire où l’homme pourrait se laisser aller au degré zéro de l’entretien. La mort elle-même n’est pas qualifiée car elle n’empêche pas notre corps d’être lavé, maquillé par des thanatopracteurs. Les clochards eux-mêmes, comme le montre la lecture du livre de Patrick Declerck, 'Les Naufragés', sont des Robinsons de l’entretien minimaliste : la vie dans la rue n’empêche pas les rites corporels permettant de se maintenir à un niveau minimal de survivance, de persévérance, de constance. Même si le clochard est peu soucieux de la pourriture de sa peau, puisqu’il s’est offert au monde, il reste malgré tout attaché à l’entretien de la parole. Patrick Declerck décrit par ailleurs les ramassages de vagabonds en bus pour les conduire provisoirement dans une institution où ils seront lavés et soignés :

"40% environ des personnes ramassées l’étaient volontairement et guettaient le passage du bus à certains arrêts systématiques."

L’entretien quotidien n’est que la forme extravertie de l’autoconservation, et même dans les cas les plus extrêmes l’entretien ne cesse jamais. En tant qu’il refoule son trop-plein de vie par peur de se déréguler, en tant qu’il ne peut jamais s’écarter de la constance de persévérer dans son être, l’homme est une machine d’entretien. Exister c’est toujours déjà insister, comme le démontre Bruce Bégout, dans 'La Découverte du quotidien'.

"L’être-au-monde n’est pas qu’être-au-monde, il est aussi est surtout devenir dans le monde, vouloir persévérer dans son être au sein du monde. […] Hors de toute persévérance, l’existence est un songe-creux, une apparence fugace aussi irréelle qu’un reflet dans l’eau. L’extase originelle de l’existence ne signifie pas simplement l’ouverture au tout autre que soi, ce ne plus être-chez soi qui est le « chez soi » véritable, mais elle exige également de perdurer, de se maintenir dans l’ouvert sans s’y perdre."

Pour être inquiet, il faut d’abord être. Pour me percevoir dans la durée comme en train de vivre une aventure ou bien de faire le ménage, je dois persévérer dans mon soi. Il n’y a pas d’entretien quotidien ou de refus de l’entretien quotidien sans la stance d’un Moi, d’une forme de vie singulière, d’un conatus spécifique : un désir d’exister.

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31.10.2006

Localiser l'irritation

 




Vilém Flusser ('Les Gestes') voit dans le geste de se raser un enjeu séparateur, traceur de frontières entre le familier et l’étranger.

"Le geste de raser, dit-il, montre la peau, met la peau en évidence. C’est un geste qui affirme la peau, c’est-à-dire qu’il insiste sur la barrière entre moi et le monde. Si je me rase, c’est pour me définir par rapport au monde. […] Les poils sont niés par le geste, parce qu’ils brouillent la différence entre moi et le monde."

On pourrait croire que le rasage (ou l’épilation chez la femme) est un geste de cohésion sociale, de rapprochement d’avec l’autre. En réalité, il s’agirait d’abord d’une mise à distance du monde. En me rasant, je tends à me rendre lisse comme un miroir. Non pas un miroir dans lequel l’autre se verra en personne, mais un miroir dans lequel se confirme l’anonymat d’être un homme formaté, présentable, un rouage fluide de la représentation sociale.

"[…] Définir est diminuer. Lorsque je me rase, je me diminue, et non pas parce que je perds des poils. Je me diminue parce que je me définis. Et lorsque je me rase, je diminue le monde, malgré le fait que je lui ajoute des poils. Je le diminue, parce que m’étant défini, je me retire du monde."

Si l’on définit le monde comme le champ de l’Ouvert, de l’Illimité, et non comme une somme d’objets, on entrevoit que se raser, ce peut être s’objectiver en se séparant de l’existence mondaine qui fait peur.

"[…] Le rasoir est l’instrument de la clara et distincta perceptio cartésiennes. Tous les matins, quand je me rase, je redéfinis de façon cartésienne la chose (pensante ou non) que je suis, menacée par les cordes ombilicales qui poussent, toutes les nuits, pour me relier au monde, afin que je cesse d’être chose et redevienne existence."

Le « phénomène le plus originaire » de l’être-au-monde, selon Heidegger, c’est le « hors-de-chez soi (Das Un-zuhause) ». L’homme est dans le monde mais il n’y est pas « chez soi ». L’étrangèreté (Unheimlichkeit) est première et se traduit pour l’existant par un sentiment d’inquiétude plus ou moins latent. Ce que l’entretien vise, c’est une cosmétique du monde, un ordonnancement du chaos indéterminé qui nous permettrait de glisser sur l’existence, en transformant l’angoisse de l’étrangement en jouissance ou, au pire, en gêne.

En quoi l’entretien quotidien est-il une cosmétique ? En ce qu’il maintient nettes les limites entre le sauvage imprévisible et le domestiqué. L’entretien est une mise à distance de l’étrangèreté, qui sans cesse doit être reconduite car cette étrangèreté n’est pas d’ordre spatial, ce qui nous permettrait de rejeter hors des frontières du net le sauvage, mais d’ordre existential, inscrite dans le corps de chaque homme en tant qu’il est tension entre l’être naturel et le refoulement de cette naturalité.

En quoi l’entretien quotidien peut-il être une microcosmétique ? S’il se fait avec le sens de l’écoute, rythme et style, l’entretien devient une expérience qui ménage une scène pour le surgissement d’une aventure singulière, d’un destin individué.

N'en déplaise à Flusser et aux islamistes, la barbe en friche ou la femme poilue n'est pas ontologiquement supérieure au visage rasé.

Un homme ne se rase pas, une femme ne s’épile pas seulement pour obéir à un code social ou pour maintenir son Moi face au monde. L’homme peut se raser, malgré le désir de ne pas le faire, pour la personne avec qui il partage son quotidien, parce que cette personne, s’entretenant avec lui, lui a dit (non sans l'irriter) : « Tu piques, c’est désagréable, cela irrite ma peau lorsque je t’embrasse. » La femme peut s’épiler parce que son compagnon lui déclare apprécier que la peau de ses jambes soit douce. Il y a un usage existentiel, en l’occurrence amoureux, de l’entretien corporel. Transposition d'irritations, dermatologie de l'angoisse, le corps a bon dos, il absorbe. Questions de taille...

L’entretien n’est pas seulement séparateur et briseur de lien. Il semble qu’il puisse être l’inverse : un geste d'élégance. Se raser, entretenir son corps, ce n’est pas seulement se délimiter et quitter l’existence, c’est aussi s’ouvrir intentionnellement à un style de vie, quitte à se tromper et se faire saigner la peau.

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